LA TRADUCTION ENTRE LA CENTRIFUGATION MONDIALISTE ET L’OBSSESSION IDENTITAIRE
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28

العدد 09 أكتوبر 2009 N°09 Octobre 2009

LA TRADUCTION ENTRE LA CENTRIFUGATION MONDIALISTE ET L’OBSSESSION IDENTITAIRE
ppfr : 3 - 20

Bouderbala Tayeb
  • Auteurs
  • Texte intégral
  • Bibliographie

Au début était la traduction. En effet, l’homo traductor traduisait depuis la nuit des temps. Car la traduction, au sens large, est consubstantielle à la condition humaine. Je traduis donc j’existe. Tel est le cogito qui fonde la communication humaine. Aussi, l’Homme est-il par essence un être de parole (Hagège) et de traduction. Grâce aux différents langages et symboles qu’il produit, il parvient à traduire ses sentiments, ses désirs, ses peurs, ses hantises, ses pensées et ses représentations du monde et de la vie.

Le passage des civilisations de l’oralité aux civilisations de l’écriture a permis cette prodigieuse aventure de la traduction qui a façonné le destin des hommes et forgé des valeurs universelles singulières.

Aujourd’hui, dans un monde réduit à n’être qu’ « un village planétaire », selon la formule de Marshall Mc Luhan, la traduction accomplit, à l’instar des différents champs du savoir, sa « révolution copernicienne ». Parvenue à l’âge adulte, après de multiples balbutiements, elle acquiert ses lettres de noblesse et son droit de cité pour accéder au panthéon des disciplines scientifiques stratégiques. Elle est considérée, en outre, comme étant un élément fondamental et constitutif de la condition postmoderne, aux côtés de la déconstruction, de la culture postcoloniale, de la littérature féminine, de la critique culturelle, de l’herméneutique, de la théorie de la lecture et du nouvel historicisme.

Cette discipline aux promesses illimitées n’a pas fini de susciter des débats passionnés relatifs à l’activité traductrice e, aux méthodes, aux finalités et aux rapports souvent problématiques qu'elles entretient avec certains champs du savoir telles que la philologie, la linguistique, la sémiologie, la philosophie, les sciences de la communication, l’imagologie,  la poétique et l’herméneutique. Il est inutile d’évoquer ici les controverses et les opinions divergentes que reflètent les différentes théories de la traduction, à savoir les théories sourcières, ciblistes, poéticiennes et celles ayant trait à l’intraduisibilité, à la littéralité et à l’interprétation (théorie du sens), etc. Compte tenu de sa vocation interdisciplinaire, la traduction n’a pas été épargnée par la crise induite par l’implosion de la connaissance et de la communication, à l’échelle planétaire.

Jamais la traduction n’a été aussi omniprésente. Avec la massification de la culture, le développement inouï des mass médias, l’intensification des échanges et l’imbrication de toutes sortes de phénomènes, la traduction se trouve assaillie, sollicitée, interpellée et sommée de répondre aux besoins vitaux sans cesse croissants.

    L’accumulation des connaissances relatives à la traduction ainsi que la complexité de ce champ présentent un défi incontournable que doit affronter tout traductologue et tout praticien de la traduction, à la lumière des nouvelles épistémologies et des nouvelles théories qui ont fécondé les sciences humaines et sociales. A l’orée du troisième millénaire, notre monde devient plus incertain et les certitudes s’effondrent laissant place à la déportation du sens et à l'émigration aux confins de l’inconnu. Certains, en désespoir de cause, se passionnent alors pour la jubilation du signifiant et pour les noces d’un ludique enivrant et dionysiaque. Et c’est toute la problématique du logos contemporain qui se trouve posée au cœur de ce que Freud appelle "malaise" dans la civilisation. Cette crise de la raison et du sens n'a pas manqué d’affecter les fondements même de la traduction.        

Nous avons choisi d’aborder la question des identités culturelles dans ses rapports avec certaines perspectives de traduction, dans un contexte international dominé par la globalisation,  la standardisation et le nivellement de toutes les sphères de la vie. Ces forces d’uniformisation portées par ce rouleau compresseur, semblent  représenter une menace sérieuse pour l’avenir des identités culturelles. Les valeurs refuges qui protégeaient jadis l’individu des menaces d’altération ne sont plus efficientes. Tout paraît s’écrouler sous le poids de ces puissances hégémoniques. Les notions fétiches qui ont fait naguère la gloire de l’Etat-nation s’effritent de plus en plus : nation, souveraineté, langue, indépendance, peuple, culture nationale, etc. Les analystes évoquent à ce sujet ce qu’ils appellent l’ « Etat postnational » ou l’Etat « postwestphalien », une sorte d’Etat réduit à son ombre.

   Cet Etat fonctionne comme un relais de la mondialité. Se profile, alors, à l’horizon ce rêve hégélien d’un super Etat en tant que stade ultime de l’évolution de l’humanité et en tant que concrétisation et accomplissement du Savoir absolu.

    la structure apte à rendre compte de cet ordre (ou désordre) mondial est celle représentée par la dialectique du Centre de la Périphérie. Les Etats-Unis d’Amérique constituent le noyau dur de ce centre qui réduit les pays de la périphérie aux fonctions

de marchés dominés par les multinationales et les organismes transnationaux. Les cultures hégémoniques envahissent le reste du monde. Elles véhiculent essentiellement des modèles de comportement, de consommation et d’identification qui provoquent toutes sortes d’aliénations et de pathologies. C’est l’échange inégal cher à Samir Amine. Ce n’est plus de l’acculturation (même antagoniste) mais de la déculturation. La culture originelle est vidée de son énergie et de son âme pour être reléguée au rang de l’exotisme et du folklore. Et pour masquer cet ethnocide, certains médias mettent l’accent sur le dialogue de cultures et de civilisations.

    Mais par instinct de survie, et comme toute action provoque une réaction, ces cultures « mineures » et « sauvages  » développent à leur tour des stratégies de résistance et de combat. Certes,  l’équilibre des forces n’est pas en leur faveur, mais rien n’est joué à l’avance, et les contradictions de la mondialité ne sont plus à démontrer. Et malgré les avancées technologiques miraculeuses, l’homme demeure la mesure de toute chose, comme le proclamaient les Grecs de l’antiquité. Le progrès est le destin de l’humanité. Rien ne pourra l’arrêter. Mais, la technologie est une arme à double tranchant. Elle draine le meilleur et le pire. Un immense espoir naît progressivement avec la perspective d’une « altermondialité » qui remet en cause l’ordre injuste et appelle de tous ses vœux la venue d’une mondialité alternative basée sur le respect de la différence et de la fraternité humaine. Il s’agit, en fin de compte, d’un grand défi de civilisation.

    Comme nous l’avons souligné, les forces centrifuges de la mondialité provoquent immanquablement une réaction contraire, celle des forces centripètes de la culturalité. On parle de plus en plus du « tournant culturel » qui constitue une mutation de grande importance, à tel point que dans le monde anglo-saxon, le culturalisme envahit tous les champs du savoir, avec ses ramifications et ses variétés :  culturalité, interculturalité, transculturalité, multiculturalité, etc.       

On assiste alors au décentrement de la pensée dans ces pays dont l’élite intellectuelle délaisse les credo traditionnels relatifs à la redistribution et aux inégalités sociales, pour privilégier les thèmes de la reconnaissance et de l’identitaire.          

S’agissant de l’identité, il faut reconnaître que les opinions sont controversées dans ce domaine ; il est difficile d’y trouver un consensus. Car cette notion renvoie à une multitude de systèmes de pensée et de visions du monde.  Elle engage également des enjeux importants au plan idéologique, philosophique et scientifique. Mais au-delà de la complexité de ce champs notionnel et pour simplifier les choses disons que l’identité est le sentiment d’appartenance d’un sujet (individuel ou collectif), pris dans un processus de différenciation, de comparaison (inclusion/exclusion) et de jeux de miroirs. Cette conscience que nous qualifions de dialogique est formulable en discours. Autrement dit, la conscience sociale est la base de la conscience physique. Ajoutons à cela que les identités culturelles d’aujourd’hui sont plurielles, dynamiques, flexibles et s’abreuvent aux multiples sources. La civilisation audiovisuelle et cybernétique en est pour quelque chose. On est loin des sociétés dites primitives, isolées du monde et vivant en autarcie, en marge de l’histoire. En conséquence, tout approche de l’identité nécessite l’évacuation d’une certaine conception fixiste, essentialiste, narcissique, métaphysique et absolutiste. En outre, il est intéressant de noter que les identités s’imbriquent les unes dans les autres à l’intérieur des cercles concentriques qui relient l’infiniment petit à l’infiniment grand, dans un mouvement de flux et de jaillissements continus (rapports inter systémiques et intrasystémiques). Ceci nous autorise à penser l’identité en termes de combinatoire, d’échange, de partage, de traversée et d’ "aimance" (terme cher à l’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi).

   Mais il s’agit là d’un idéal identitaire auquel nous nous inscrivons pleinement. Car, nous constatons malheureusement que dans la réalité on trouve d’autres forces qui surgissent de la nuit des temps afin de  diaboliser l’identité et l’instrumentaliser pour la réalisation des objectifs idéologiques, obscurantistes et contraires aux valeurs de progrès et d’humanisme. Ce défi lancé à l’identité affecte considérablement le nouvel horizon traductologique comme nous allons le voir.

    Devant cette situation nouvelle et inédite dans l’histoire de l’humanité, quel rôle peut-on assigner à la traduction ? Serait-elle en quelque sorte une discipline messianique investie d’une mission sacrée pour régénérer l’espèce humaine et promouvoir ainsi un nouvel ordre humain plus juste et plus fraternel ? Peut-elle vaincre l’égocentrisme, le logocentrisme, le phallocentrisme et toutes les velléités hégémoniques dénoncées, à juste titre, par les philosophes de la déconstruction ? Peut-elle contribuer à concrétiser cette raison « communicationnelle » que le philosophe Habermas appelle de tous ses vœux pour conjurer les démons de la mésentente, de l’incommunicabilité et de la séparation? La traduction en tant qu’instrument privilégié de rapprochement et de dialogue vivant, peut-elle du moins atténuer, si ce n’est pas abolir, le célèbre credo pessimiste de Sartre : « le regard d’autrui c’est l’enfer »? .

   Tout le monde s’accorde à dire que la traduction est porteuse d’un rêve et d’une utopie, dans un monde qui s’éloigne de plus en plus des sources vives des mythologies fondatrices et des grands récits. Il est donc nécessaire, voire vital, de restituer à l’imaginaire et à l’esprit visionnaire leur pouvoir de prospection, d’invention et de création. D’ailleurs, une utopie porte toujours en elle et en germes un projet futur capable de féconder, d’une manière ou d’une autre, le devenir humain, à la faveur des conjonctures favorables.

     La traduction, compte tenu de sa vocation, ne peut être réduite à des considérations purement techniques et linguistiques. Elle n’est pas une île isolée du monde environnant et vivant de son propre rythme loin de toute historicité. Bien au contraire, elle se trouve au cœur des problématiques de notre temps, et de ce fait, elle engage tous les apports des sciences humaines et toutes les ressources intellectuelles et scientifiques de l’humanité. Elle est promesse d’avenir et espoir.

    Ceci dit, notre attachement à la traduction nous invite à la mettre en perspective et à la situer dans un champ de rapport de forces qui agitent le savoir et la connaissance. On sait que la traduction en tant que science (et en tant qu’art aussi) est une arme à double tranchant. Elle peut être instrumentalisée à des fins parfois contradictoires. L’idéologie guette toutes les sciences, en particulier les sciences humaines comme le souligne Althusser.    

   De nos jours, l’internationalisation de la traduction et l’entrée en force des cultures dites mineures créent un véritable défi pour le savoir traductologique établi. Cette mise en crise de cette institution provoque inéluctablement malaise et révision. Déjà, commence à se profiler à l’horizon des balbutiements de coupures épistémologiques. La traduction est appelée à prendre en charge un monde multipolaire fondé sur le décentrement, le relativisme culturel et la polyphonie civilisationnelle. Aucune langue, aucune culture et aucune civilisation ne peut prétendre objectivement à une suprématie exclusive. Elles sont toutes égales en droit, en devoir et en dignité. Les anciennes théories fondées sur l’évolutionnisme et ayant trait aux langues et aux littératures cèdent la place aux nouvelles configurations plus ouvertes et plus équilibrées et plus relativistes. Ainsi, les concepts de théorie de la littérature, de littérature universelle, de la littérature générale sont en passe de connaître une mutation sans précédent, grâce à l’immense travail de réajustement, et de rééquilibrage accompli par la traduction. Aux univers clos et monadiques succèdent l’aventure de la nomadisation et de la déportation du sens et de la signification. A la métaphysique de l’origine et du monosémique succèdent polysémie, hybridité et métissage. On est loin de cette nostalgie d’une langue parfaite et originelle qui a tant hanté le rêve des humains depuis les temps immémoriaux. Le temps a fait son œuvre et l’évolution humaine est irréversible. L’humanité est condamnée à assumer la différence, la diversité et le devenir pluriel, en harmonie avec les postulats du postmodernisme qui délaissent les oppositions binaires au profit de l’indéterminé, du virtuel et des mondes possibles.

  Dans leur activité traductrice, les traducteurs se trouvent souvent confrontés au dilemme de l’unité et de la diversité. On sait que les forces centrifuges de la mondialité tendent par tous les moyens à  imposer l’uniformisation de la vie. Les identités culturelles réclament, de leurs côtés, l’invention d’un monde pluriel et pluriculturel, et ceci rejoint naturellement les valeurs universelles consacrées et qui sont aux antipodes de la mondialité.

  Certaines pratiques de la traduction sont orientées vers la commercialisation des biens de consommation du Centre. La publicité joue ici un rôle de premier plan. Les messages publicitaires sont traduits dans la langue du consommateur local. La traduction devient de la sorte un adjuvant de l’entreprise de programmation du goût de la perception, du sentir, du jouir et du plaisir du sens et des sens. C’est l’homme programmé et « unidimensionnel » dénoncé jadis par Marcuse. C’est dire à quel point la traduction ne pourra jamais être neutre. Elle est toujours intégrée aux rapports de forces. D’où la nécessité d’une conscience traductologique réflexive et éthique (Berman).

  La traduction a été toujours confrontée à une aporie de taille : comment traduire l’irréductible et l’intime d’une langue, d’une culture et d’une vision du monde ? Comment traduire le style, l’imaginaire, le rythme, l’intonation, le souffle, la prosodie ? Il s’agit d’un riche débat auquel ont participé de nombreux théoriciens de la traduction tels que G. Mounin, Ladmiral, Berman, Steiner, Nida, Meschonnic, etc. Le problème se complique davantage lorsque la traduction met en présence deux langues appartenant à deux familles linguistiques diamétralement opposées comme les langues indo-européennes et les langues sémitiques. Mais il semble que cette irréductibilité est atténuée voire neutralisée par l’existence des universaux de langage, de culture et de civilisation. Ceci renvoie à l’unité de l’espèce humaine et aux invariants. Le grand historien arabe, Ibn Khaldoun, pense qu’il faut assumer cette contradiction dans une perspective de complémentarité et d’équilibre en affirmant que   l’Homme est toujours       identique à lui même à n’importe quel moment et dans n’importe quel lieu .A cette vérité primordiale,  Il ajoute aussi que l’Homme est toujours différent de l’Homme à n’importe quel moment et dans n’importe quel lieu. L'Autre n'est que l'alter ego. Autrement dit, l’espèce humaine est une et indivisible malgré ses différences, ses variantes et ses spécificités. Le particulier est la condition sine qua none de la réalisation de l’universel. Jung, Eliade, Lévi Strauss, Frey, Durand, ont mis en évidence des structures anthropologiques profondes de l’Homme. Ces structures transhistoriques confirment l’existence de ces invariants et de ces universaux.

    La traduction en tant qu’instrument de médiation permet de subsumer les antagonismes, les barrières de toutes sortes et les irrédentismes pour réaliser les convergences et les symbioses nécessaires. L’épreuve de l’altérité n’est plus vécue comme un traumatisme, mais comme une expérience faite d’enrichissement, de plénitude et de découverte de soi et d’autrui. Le spécifique devient alors le plus court chemin vers l’universel. La traduction joue alors le rôle d’un puissant révélateur des êtres, des identités et des virtualités inouïes. Une traduction pleinement assumée et suffisamment imprégnée de cet esprit traductologique, appréhende les identités culturelles, loin des conceptions étriquées et mécanistes fondées sur l’idée d’agrégats et d'entités atomisées. Aussi, la traduction se trouve-t-elle sublimée et transcendée vers un ordre supérieur réalisant confluence, osmose et synergie. Et pour paraphraser le poète Aragon (de manière infidèle), on peut dire que la traduction « est l’avenir de l’homme ». Le rêve avorté de Babel est réactivé et réactualisé mais réinvesti autrement en fonction d’un nouveau projet civilisationnel.

  D’autres dangers menacent l’entreprise traductologique. Ainsi la prolifération des instruments technologiques de traduction (logiciels, C.D. Internet, T.A.O, etc.) tend à imposer progressivement une langue artificielle aux conséquences désastreuses. Ce machinisme linguistique et communicationnel n’est pas sans rappeler le mythe de la langue parfaite et de la langue absolue, qui surgit épisodiquement dans la pensée occidentale.

   La langue de la mondialité est incontestablement l’anglais qui se répand aux quatre coins du monde. Cette hégémonie renvoie à la puissance économique, technologique, culturelle et militaire des Etats-Unis. Il s’agit là de facteurs objectifs inhérents à la puissance américaine dans plusieurs domaines. Le célèbre slogan « American way of life » tend à refaçonner le monde. Hollywood en tant qu'  « usine à rêves » devient le lieu où se cristallisent les désirs, les fantasmes, les passions et  les rêves. Ce déséquilibre linguistique flagrant n’est pas propice à l’épanouissement des identités linguistiques et culturelles. Chaque année, des dizaines de langues disparaissent définitivement, causant une perte irrémédiable pour le patrimoine universel. Mais pour le chauvinisme des puissants, Le malheur des uns fait certainement le bonheur des autres. Même les langues européennes résistent difficilement à la pression de l’anglais. Etiemble, sur un ton accusatoire, a dénoncé dans son livre « Le Franglais », ce qu’il appelle « l’impérialisme » de l’anglais, et ce, dans les débuts des années soixante-dix du siècle écoulé. La propagation fulgurante de l’anglais qui s’affirme avec force sur la scène internationale, ultérieurement, confère à son message une valeur hautement prophétique.

  Cette constatation montre que la traduction de nos jours, se fait généralement à sens unique et de manière unilatérale. Car l’américano centrisme imprime souvent à la traduction un sens unique. Ce sont alors les autres langues qui se trouvent dans l’obligation de traduire de l’anglais. Les cultures « barbares » ne sont pas dignes d’être traduites en anglais (l'exemple de l’absence de traduction dans la Grèce antique mérite d'être médité et mis en rapport avec le cas qui nous préoccupe).

  Il y a aussi un autre phénomène qui fausse et vicie à la base la traduction en Occident. Il s’agit de pratiques de manipulation et de déformation qui visent à altérer les textes extra occidentaux pour satisfaire un imaginaire social habitué aux stéréotypes, aux clichés largement répandus par les littératures exotiques et ethnographiques. Cet écart par rapport aux textes d’origine dont le génie de trouve sacrifié, produit inéluctablement des mirages et des mythes incompatibles avec les idéaux de communication et de dialogue. Il s’agit plutôt d’une mise à mort symbolique de l’altérité et de la différence. Ceci rejoint un orientalisme triomphant sur les lieux du désastre. Edward Saïd a observé que l’orientalisme n’est qu’un moyen de la domination de l’Occident sur l’Orient, reflétant une volonté de puissance et de possession.

    La traduction n’a pas hésité à exploiter le savoir fourni par les études culturelles, les « gender studies » et la multicultarilité. En outre, les mutations de la fin du siècle dernier ont ouvert la voie à des approches traductologiques particulièrement audacieuses. La traduction de la culture féminine se trouve au cœur du débat. Comment peut-on traduire les langages féminins? Y a-t-il une traduction spécifiquement féminine ? Si elle existe, quels seraient sa stratégie et son fondement ? Ce sont là des questions qui interpellent vigoureusement la traduction.

  Nous assistons actuellement, du fait de l’explosion de la communication et de la mondialisation économique et technologique à l’avènement d’une sorte de culture-monde qui tend imprégner toutes les sphères de la vie internationale. Ces nouvelles formes d’expression culturelles exploitent les ressources technologiques les plus avancées. Jamais l’homme n’a été aussi absorbé et conditionné par cette ambiance diffuse et ubiquiste.

    Dans ce contexte de grandes mutations apparaissent certaines théories de la traduction et de la culture qui aspirent à apporter une contribution fondamentale à l’intelligence de cette imbrication culturelle, et c’est dans cet esprit qu’on doit à certains penseurs quelques réflexions novatrices et originales qui tranchent avec les sentiers battus. Nous songeons notamment aux apports importants de Homi Bhabha et Gayatri Spivak. Tous deux ont esquissé, chacun à sa manière, les contours de cette nouvelle aventure intellectuelle dénommée le postcolonial et caractérisé par l’hybridité culturelle. L’exercice de la traduction chez ses deux théoriciens s’activant dans l’aire anglo-saxonne s’engoue pour le métissage, la différence. L’influence de la french theory est manifeste, notamment les apports de Derrida et de Foucault. Ainsi la traduction se décentre, émigre vers la périphérie, vers l’hétéroclite, l’hétérogène, vers le phénomène minoritaire et vers ce que Philippe Sollers appelle l’expérience des limites. L’accent est alors mis sur l’interstitiel, le refoulé, l’entropie et l’indicible. Ainsi la traduction se trouve engagé dans un parcours de questionnements qui s’ouvre sur la grande aventure du futur, comme nous verrons plus loin.

   Les traducteurs en tant que médiateurs et en tant que passeurs de cultures et de civilisations sont mieux que quiconque conscients des jeux et des enjeux civilisationnels.

  Pour enrichir ce débat qui pourrait trouver la plénitude de son accomplissement dans une approche pluridisciplinaire, mais que les limites imparties à cette étude ne permettent pas, nous nous contentons d’esquisser certaines problématiques qui constituent des enjeux décisifs pour le devenir de la traduction. Il s’agit en réalité d’un véritable défi auquel se trouve confrontée cette discipline en pleine mutation et aux promesses illimitées.

1- Tout d’abord, nous constatons que les avancées technologiques et l’immense progrès réalisé par la civilisation de l’audiovisuel, placent de facto la traduction au centre de la dynamique culturelle et communicationnelle moderne. Le cinéma, la télévision, la publicité, l’internet, les multimédias, les autoroutes de l’information ainsi que le virtuel sont autant d’instruments qui mobilisent l’activité traductrice  en vue de réaliser des performances et des synergies communicationnelles de toutes sortes. Nous serions tentés de parodier Marshall Mc Luhan et dire que « la traduction, c’est le médium ». En effet, dans cette ambiance dominée par le post-humain, la marge du sujet créateur et inventif se rétrécit de plus en plus au profit des techniques et des logiciels qui tendent à supplanter l’effort humain, le dialogue chaleureux et le pouvoir illimité de la liberté et de l’imaginaire. Les traductologues ainsi que les praticiens de la traduction sont conscients de ce danger qui menace également toutes les sphères du savoir et de la connaissance. Le fait que la machine soit au service de la traduction, ceci constitue un acquis indéniable. Mais il appartient, en dernier ressort, à l’homme et à sa conscience traductrice de prendre en charge cette multitude de codes, de langages, de signes, de voix et de vies. Car, et en dépit de progrès technique, la traduction demeure un exercice de création, de liberté et d’invention humaine.

2 - De nos jours, la pensée humaine ne cesse d’accomplir, à un rythme vertigineux, des ruptures épistémologiques d’une grande ampleur. La postmodernité a ébranlé bien des postulats et des certitudes de la modernité. L’édifice traditionnel du positivisme, du rationalisme et de l’empirisme résiste difficilement aux tenants de la déconstruction, du poststructuralisme, de la théorie de la lecture et de l’herméneutique. Ces changements profonds ont frappé de plein fouet la traduction. Le discours binaire et dichotomique qui a toujours présidé à la réalité de la traduction s’avère inopérant. D’autres outils conceptuels demandent à être élaborés. Les configurations binaires qui se rapportent à certaines réalités de textes traduits tels que : auteur/traducteur, texte source/texte cible, sens propre/sens figuré, familier/étranger, proche/lointain, identité/différence, même/autre, équivalence/non équivalence, vrai/faux, origine/calque, toutes ces configurations binaires se trouvent malmenées et subverties. Il ressort que l’exercice de la traduction doit quitter les anciennes ornières, car la traduction n’est pas un simple transfert d’équivalences ou une simple transposition du sens initial dans une langue d’accueil. D’ailleurs, la déconstruction s’acharne avec force contre la métaphysique du logos, du sujet, du sens et de la vérité.

La traduction se nourrit de ces rapports enrichissants qui lui impriment un destin particulier dans un monde fondé sur le doute et l’incertain. La mort de l’auteur conduit inévitablement à la mort du traducteur. Ce qui compte avant tout, c’est l’acte dialogique qui met en présence, à travers une pragmatique de la communication, différents contextes et différents rapports de force. Berman disait à juste titre que « la traduction n’est pas une simple médiation, mais un processus où se joue notre rapport avec l’Autre » (Berman, 1994). Ce sont donc les contextes d’énonciation, de transmission et de réception, qui régissent la dialectique de l’identité et de la différence. Ajoutons à cela, que la conception traditionnelle de la traduction comme étant analogon, mimésis, reproduction, calque ou photocopie de l’original, devient caduque et infondée au plan épistémologique. Le texte traduit se pose  certes, en s’opposant, mais jouit de la même dignité et de la même autorité que le texte original. Bien plus, c’est au traducteur/lecteur que revient le mérite d’engendrer l’auteur, son texte et sa signification, selon les perspectives de la théorie de la lecture. De ce fait, la traduction n’hésite pas à affronter les apories incontournables pour participer aux grands débats relatifs à la crise du sens et de la signifiance.

3 - La critique de l’ethnocentrisme et de l’égocentrisme met au service de la traduction de nouvelles orientations et de nouvelles méthodologies. Rien n’est plus comme auparavant. Le mérite revient aux nouveaux théoriciens de la traduction tel  que Berman qui a su esquisser les lignes de force de la théorie allemande, à l’âge romantique. Il a montré comment l’apport culturel étranger est intériorisé, apprécié et valorisé par les grands écrivains allemands afin de féconder et fertiliser l’arbre de la nation émergente. Il en va tout autrement pour la théorie française classique qui s’emploie avant tout à neutraliser et à apprivoiser les éléments culturels étrangers pour les intégrer à la culture française conformément à l’idéal jacobin et centralisateur de l’Etat français. On demande à l’Autre de s’effacer et de se dissoudre dans la culture d’accueil. En réalité, c’est une mise  à mort symbolique de la différence et de l’étranger. Heureusement que l’évolution ultérieure de la théorie française de la traduction a connu de profonds changements par rapport  au postulats de base, essentiellement ethnocentristes .

Exploitant les ressources fournies par l’ethnologie, l’anthropologie culturelle, l’histoire des mentalités et l’imagologie, la traduction délaisse progressivement les notions traditionnelles d’équivalence, de gain, de perte, de provenance ou de destination (une sorte de rigueur digne de la douane), pour mettre en scène des polyphonies de voix et de culture. La traduction permet alors une sorte de participation vivante, chaleureuse et identificatoire à l’univers intime de l’Autre, loin de tout esprit de réduction ou d’annexion. Cette communion avec l’altérité réhabilite le différent et le divers. Ceci incite à traduire autrement loin des moules, des carcans et des stéréotypes ancrés dans les réflexes de rejet. Foucault disait à juste titre qu’il faut « penser l’Autre contre soi-même ». D’où la nécessité d’un effort de rééquilibrage et de réajustement à tous les niveaux. Certains parleraient d’une éthique doublée d’une psychanalytique en matière de traduction. Traduire serait alors adopter une posture attentive à l’étrange, à l’insolite et aux pouvoirs mystérieux et immaîtrisables de l’altérité. Ce désir de l’autre ne peut s’accommoder de la notion de dialectique, car cette dernière finit inexorablement par subsumer les deux termes du rapport conflictuel au service d’une unité supérieure et d’une synthèse. Il serait plus juste de parler ici de dialogisme. Berman affirme que « la traduction moderne doit être dialogique » (1994), p. 287.

La traduction d’aujourd’hui a tendance à se déplacer vers d’autres territoires, loin de toute clôture et de toute autosuffisance. Cet attachement à l’Autre fonde ce que Barthes nomme « discours amoureux » qui renvoie au ludisme, au plaisir du sens et des sens. L’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi, chantre du multiculturalisme, évoque dans son livre « Amour bilingue »  cette passion enivrante de la différence. Ce rapport charnel à l’exo génie s’éprouve comme on l’a vu, dans un amour respectueux de l’intégrité de l’Autre. Cet amour qui ne cherche nullement à s’approprier la différence s’appelle « aimance ». Des notions sont utilisées pour illustrer cette attirance , cette convivialité et pour rendre compte de ce rapport inédit, tels que : hospitalité, androgénie, polygamie linguistique, etc.

4 - Les questions développées précédemment nous amènent à poser la problématique des convergences de langues, de cultures et d’identités dans un contexte d’acculturation et d’hégémonie culturelle idéologique. Des langues autochtones dites « barbares » et « primitives » relevant de l’oralité sont refoulées par les langues dominantes des puissances coloniales vers le silence et l’interdit. Sur leurs décombres trônent majestueusement les cultures et les valeurs du colon devenu omniprésent, omniscient et omnipotent. Le cas des cultures anglophones et francophones est exemplaire dans ce domaine. Nous sommes alors confrontés à un multilinguisme paradoxal, passionnel et pathologique. Le patrimoine culturel originel refuse de s’effacer et de mourir, en dépit de sa léthargie. Il exprime le refoulé, l’inter-dit, et l’imaginaire nocturne. Nous examinons ce phénomène à travers l’étude du domaine maghrébin de langue française. En effet, la culture maghrébine ne cesse d’interpeller vigoureusement les traductologues et les hommes de culture, compte tenu de l’espace géostratégique et de forts brassages de races, de cultures et de références civilisationnelles diverses. Le Maghreb est en passe de produire l’une des interculturalités les plus prometteuses dans le monde. En effet, « l’Ile du Maghreb », forgée par trois continents, est en mesure de porter très haut le rêve babélien et œuvrer pour l’enfantement d’une nouvelle universalité .

L’aire culturelle maghrébine interpelle avec force l’horizon traductologique : comment traduire un texte écrit dans plusieurs langues ? Comment donner voix et forme à ce qui relève de l’innommé,  de l’ineffable et de l’indicible ? Il est admis que le texte maghrébin ne peut être réduit à une pratique traductionnelle traditionnelle. L’écrivain maghrébin de langue française, fortement déculturé et vivant tragiquement la blessure originelle de l’arrachement et le drame de l’exil intérieur, se sent devenir un « véritable champ de bataille ». Le travail d’écriture fonctionne comme une tentative de traduction inédite qui s’accomplit grâce à un affrontement total avec soi-même et avec les autres. On ne traduit pas impunément l’intraduisible. Kateb Yacine exprime magistralement cette impossibilité lorsqu’il fait dire à l' un des héros de « Nedjma » : « Se taire ou dire l’indicible ». La violence de l’histoire condamne l’écrivain à faire un choix douloureux, car il se sent pris en tenaille. Il ne sait pas à quel saint se vouer. Il est en porte-à-faux vis à vis de tout. Le choix du premier terme, c’est-à-dire le silence, déboucherait fatalement sur la mort de l’écrivain en tant que sujet individuel et collectif et aussi en tant que porte-voix et porte-plume d’une communauté martyrisée et en danger de mort. L’écrivain finit par choisir le deuxième terme, celui de la traduction impossible, en assumant sa responsabilité dans l’histoire et en inscrivant la tragédie individuelle et collective au sein même de l’énonciation et de la pratique organique de l’écriture. Il écrit alors avec son sang, celui de sa mère et de sa communauté, à la manière d’un Orphée chantant sa mort prochaine, pour théâtraliser sa mort-résurrection qui se réalise dans ce voyage vers les gouffres et l’enfer de l’intraduisible. Le résultat est incommensurable : c’est l’écriture de l’éclatement, de la déflagration, du suicide et de l’impossible. Heureusement pour le lecteur, l’écriture de la mort n’est pas synonyme de la mort de l’écriture. Dans ce combat avec l’adversité, l’intellectuel colonisé doit accepter sa mort pour permettre l’avènement d’une humanité affranchie de toute aliénation .

La théorie de la culture postcoloniale, redevable en grande partie aux réflexions de Fanon, Césaire, Khatibi, Edward Saïd, Homi Bhabha et à un certain nombre de penseurs anglo-saxons, a contribué à problématiser cette nouvelle culture issue des frémissements de la violence de la décolonisation pour la porter à ses extrêmes limites. A l’origine il y a deux mondes antinomiques et contradictoires : celui du colonisateur et celui du colonisé. De cet antagonisme est né une culture hybride, métisse et partagée entre diverses déterminations et appartenances. La culture traductionnelle tente de mettre en perspective un monde originel avec tout ce qu'il comporte comme mythes, visions du monde, rêves et imaginaires, avec un pôle de l’altérité, incarnant toute une fantasmagorie identificatoire et aporétique. Il est évident que le jeu d’équivalences traditionnelles s’avère désarmé pour prendre en charge un monde hétéroclite et hétérogène. Si nous empruntons à Julia Kristeva certains de ses concepts opératoires, on pourrait affirmer que la langue d’accueil et de structuration du texte, dénommé « phénotexte » et qui relève des structures superficielles du langage, s’efforce péniblement, à apprivoiser un désordre culturel inouï s’enracinant dans les structures profondes de l’imaginaire et de l’Œdipe maghrébins. Il s’agit d’un terrible affrontement entre un « génotexte », toujours selon l’expression de Kristeva, qui refuse l’oubli, la mort, et l’amnésie, d’un côté, et une structure de surface qui vise à l’apprivoiser et à le couler dans le moule d’une langue cartésienne, rigoureuse et rationnelle et frigide de l’autre. Et c’est tout un combat qui oppose les puissances du logos, de l’apollinien avec celles du muthos et du dionysiaque .

L’écrivain maghrébin, dans son projet de traduction, adopte toute une stratégie de subversion et de transgression aussi bien des cultures endogènes que des cultures exogènes pour figurer la traversée des signes, la déperdition et la migration. Apparemment, il se délecte dans cette aventure qui permet de s’émanciper des autorités instituées et des puissances de récupération. L’écrivain Nabile Farès, dans son roman-programme « le passager de l’Occident », résume cette situation par une expression particulièrement significative dans ce domaine : « aucun lieu en ce monde ».

Au lendemain des indépendances, le problème de l’Autre tend à se poser différemment dans la littérature maghrébine. En effet, l’éloignement de la guerre invite à aborder certaines réalités culturelles et idéologiques avec davantage de profondeur , d’ouverture et d'exigence.   De ce fait, l’écrivain délaisse le miroir ancien pour un autre jeu de masques et de rôles plus complexe et plus riche. Commence alors un dialogue multiforme et multidimensionnel avec les différentes cultures du monde et les différents courants de pensée qui agitent l’ordre (ou le désordre) mondial. Les nouveaux écrivains s’engouent de plus en plus pour les nouveaux horizons d’une transculturalité sans frontières qui ouvre à l’aventure de l’écriture des domaines vierges et inexplorés garantissant la réalisation de l' intertextualité planétaire. De ce fait, la littérature maghrébine parvient à dialoguer souverainement avec les composantes de l’universalité et de la culture-monde.

Les critiques littéraires ainsi que les traductologues se passionnent aujourd’hui pour cette littérature qui déborde largement les catégories habituelles de la perception esthétique et de l’entendement. Tout ceci stimule la réflexion et ouvre des perspectives inédites devant les chercheurs  qui se trouvent face à une réalité foisonnante renvoyant à l’image de « l’habit d’Arlequin » et à celle de la mosaïque. Une nouvelle didactique, une nouvelle pragmatique et une nouvelle éthique seraient nécessaires pour rendre intelligible ce monde multiforme et protéiforme. Certains horizons de la postmodernité nous encouragent à s’engager dans cette nouvelle voie où la traduction offre des potentialités illimitées en matière de lecture, de compréhension, de questionnement et de communication. Et c’est cette perspective qu’adopte Khatibi dans son livre « Maghreb pluriel », lorsqu’il invite les intellectuels maghrébins à repenser l’avenir de la culture maghrébine en fonction de nouvelles réalités du Maghreb et du monde : « Il faudrait penser le Maghreb tel qu’il est, site topographique entre l’Orient et l’Occident et l’Afrique, et tel qu’il puisse se mondialiser pour son propre compte. D’une certaine manière, ce mouvement est depuis toujours en marche. Mais ce mouvement historial exige une pensée qui l’accompagnerait. D’une part, il faut écouter le Maghreb résonner dans sa pluralité (linguistique, culturelle, politique), et d’autre part, seul le dehors repensé, décentré, subverti, détourné de ses déterminations dominantes, peut nous éloigner des identités et des différences informulables » pp. 38.39 .

5 - Un autre phénomène pose des problèmes analogues, mais de manière différente. C’est celui des cultures immigrantes produites par des minorités ethniques et des communautés émigrées installées essentiellement en Occident et qui constituent dans certains cas ce qu’on appelle le « quart monde ». Beaucoup d’entre elles habitent les bidonvilles, les ghettos situés à la périphérie des grandes métropoles où s’épanouit toute une culture multiforme rassemblant langages, idiomes, idiolectes, codes et pratiques expressives singulières. Il s’agit d’un espace où transitent différentes cultures qui refusent de se diluer dans un moule unique et intégrateur. Il y a là, peut-être, un nouvel avatar du melting pot très connu en Amérique du nord, grâce aux vagues successives d’émigration venues d’Europe. Dans le contexte d’aujourd’hui, le « creuset », c’est-à-dire, cette capacité d’intégration et d’homogénéisation, ne parvient plus à remplir ses fonctions traditionnelles. On assiste de ce fait à l’éclosion de toute une culture de la traduction. Car ces sujets deviennent de véritables passeurs de langues et de cultures. Avec l’amplification de ce mouvement, cette culture devenue un phénomène de masse, envahit progressivement toutes les sphères de la Cité. Elle est même récupérée par les mass médias et les artisans de la culture de masse. Elle s’insinue progressivement dans l’administration, dans la vie associative et même dans les pratiques artistiques et sportives. Cette culture traductionnelle tend de proche en proche à envahir toutes les composantes de la société, à la faveur des déséquilibres démographiques, de manière à rendre le métissage  culturel, avec tout ce qu'il l’implique comme conséquences, une réalité fondamentale. L’exemple le plus éloquent est celui fourni par les Etats-Unis qui ont longtemps imposé un noyau identitaire anglo-saxon à la périphérie. Une nouvelle géographie culturelle plus polyphonique et multilingue se dessine à l’horizon. Le mérite revient à certains théoriciens des études culturelles tels que Bhabha et Spivak qui ont étudié attentivement cette traduction qui interpelle tous les penseurs et tous les traductologues. Ce phénomène, devenu planétaire, installe la traduction au sein même de la culture, devenue par la force des choses, une « culture traductionnelle ».

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  En ce début du troisième millénaire, la traduction se trouve porteuse d’une nouvelle espérance et d’un nouveau rêve humaniste. On assiste, aujourd’hui, au retour en force du culturel et de l’identitaire, du refoulé et de l’imaginaire tant décriés dans le passé par le positivisme et le rationalisme. La formule consacrée « chassez le culturel et il revient au galop » acquiert ici toute sa signification.

   Notons avant de conclure que pour les identités nationales des peuples du Tiers monde, la traduction n’est ni un luxe, ni un divertissement. Bien au contraire, elle répond à un besoin vital et à une nécessité absolue. Ces peuples prennent de plus en plus conscience que le transfert technologique et la maîtrise du développement passent nécessairement par un immense travail de traduction et d’assimilation. La traduction est appelée à pallier à ce clivage profond entre le nord industrialisé et le sud arriéré. Mais il faut consentir à payer le prix et à opérer des réajustements parfois douloureux. Car la technologie n’est pas neutre. Elle est un vecteur d’acculturation et d’aliénation, ce qui nécessite une disponibilité et une prise de conscience des effets parfois pervers et des dommages dits « collatéraux ». Mais ces symptômes d’aliénation et de pathologie sont incontournables et il faut savoir les transcender. Hegel croit que l’esprit s’aliène dans sa rencontre avec l’objet (le réel, la nature, etc.) pour devenir étranger à lui-même. Mais il ne s’agit là qu’une phase transitoire indispensable. Car de cette aliénation naît l’objectivation, le détachement et individuation, et le couronnement de ce processus n’est autre que la réalisation de l’Esprit absolu et le triomphe de la raison.     

A l'orée du troisième millénaire, la traduction se trouve projetée vers de nouveaux espaces de culture et de pensée. Elle est au centre des interrogations esthétiques, philosophiques, et épistémologiques. En effet, l'effondrement des anciennes théories relatives à la suprématie de l'origine, de l'original, du signifié et de la métaphysique du sens, lui attribue un statut de première importance, en rapport avec les grandes mutations mondiales .

  Certains esprits ont imaginé, par le passé, une sorte de scénario- catastrophe digne des films de science fiction, pour imaginer  l'avenir de cette discipline. Ceci trahit une vision pessimiste de la traduction et de l'histoire.

   Ce prisme alarmant entrevoit une disparition inéluctable de l'humanité qui, par un réflexe d'immortalité et par un ultime geste, transcrirait son aventure singulière et son histoire avant de se résigner, la mort dans l'âme, à la mettre dans une bouteille et la jeter à la mer. Ce message serait recueilli par une nouvelle humanité, qui parviendrait, grâce à la traduction, à décrypter les récits fabuleux de la grande aventure humaine et de  l' "Atlantide" disparue.

    Bien entendu, nous croyons aux pouvoirs illimités de la traduction. Sa vocation humaniste, interdisciplinaire et moderniste lui permet de contribuer à prémunir l'humanité  contre de telles perspectives apocalyptiques  et à esquisser le rêve d'une humanité future plus solidaire, plus épanouie, et plus attentive à la diversité. On sait que les conflits proviennent essentiellement de la mésentente, de l'absence de dialogue, de la méfiance et de l'incommunicabilité entre les identités. La traduction en tant que médiation favorisera les convergences et les solidarités humaines. Elle est appelée à régénérer le monde. Il s'agit là de tout un projet civilisationnel.  

     

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Pour citer ce document

Bouderbala Tayeb, «LA TRADUCTION ENTRE LA CENTRIFUGATION MONDIALISTE ET L’OBSSESSION IDENTITAIRE »

[En ligne] ارشيف مجلة الآداب والعلوم الاجتماعيةArchive: Revue des Lettres et Sciences Sociales العدد 09 أكتوبر 2009N°09 Octobre 2009
Papier : ppfr : 3 - 20,
Date Publication Sur Papier : 2009-10-01,
Date Pulication Electronique : 2012-05-08,
mis a jour le : 23/05/2018,
URL : http://revues.univ-setif2.dz/index.php?id=456.