Les jeux de l ombre et de la lumière comme outil d’une quête de soi dans Le fleuve détourné de Rachid Mimouni
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العدد 14 جوان 2011 N°14 Juin 2011

Les jeux de l ombre et de la lumière comme outil d’une quête de soi dans Le fleuve détourné de Rachid Mimouni

Loubna ACHHEB
  • Auteurs
  • Texte intégral

Résumé :

Notre présent travail tourne autour de la question essentielle du chevauchement entre l’ombre et la lumière pour permettre au soi de l’être de se manifester. Nous avons remarqué, dans le Fleuve détourné de Mimouni, plusieurs mécanismes d’écriture dans lesquels la lumière et l’ombre tiennent une grande place et prennent des formes multiples commençant par la gradation, l’inversion et allant jusqu’à la néantisation de ces deux notions, mais toujours dans la perspective de l’établissement d’un effet double entre l’ombre/la lumière et le soi de l’être.


ملخص :

عملنا الحاضر بدور حول مسالة التناوب بين الظلام و النور لتمكين الأنا من الظهور .

لقد لاحضنا في  <النهر المحول > لمموني وجود عدة ميكانسمات للكتابة التي تعطي مرتبة مرموقة لصورة النور و الظلام .

هاته الصورتان تتحولان داخل النص الميموني ، فتبدأن بالتدرج ثم تنعكسان لتبلغا في الأخر العدم .



Le soi est une représentation assez ambiguë de l’individu car nous nous voyons dans l’obligation de le confronter à l’autre. Cet autre individu face auquel il se met pour affirmer son indépendance et sa différence. Hegel tente de définir le soi à travers son rapport avec l’autre :


« Ainsi l’intuition géniale de Hegel est ici de me faire dépendre de l’autre en mon être. Je suis, dit-il, un être pour soi qui n’est pour soi que par un autre. C’est donc en mon cœur que l’autre me pénètre. Il ne saurait être mis en doute sans que je doute de moi-même puisque « la conscience de soi est réelle seulement en tant qu’elle connaît son écho…dans une autre » (Sartre, 2003 : p 276)


Notre soi ne peut donc se révéler que par la résonance que l’autre nous renvoie de nous même. L’auteur met en scène ses différents personnages dans une mécanique qui lui est spécifique. Son œuvre use de plusieurs outils pour prendre la forme que le lecteur peut percevoir. Les personnages du Fleuve détourné  sont dans une quête indéfinie de leur soi, leur identité est mise en lambeaux par Mimouni, ils essaient vainement de se reconstituer mais retombent à la fin de l’histoire en plein désenchantement.


C’est dans cette ambiance de désillusion que se font nos jeux de lumière et d’ombre. Notre majeur souci sera de tenter de relever ces différentes éclaircies de lumière, suivies des obscurcies d’ombre, pour démontrer la révélation de l’être et de son soi à travers le temps de l’œuvre. Pour que  cela puisse se faire, nous passerons par trois étapes essentielles : les éclaircies de la perception,  Effet de lumière et effet d’ombre, Deux contrastes vers une même destination.


1-Les éclaircies de la perception :


Le premier élément dont les dagues nous percent en plein cœur est celui de la description spatiale. C’est à travers l’espace et la vision que naissent les deux notions de l’ombre et de la lumière.  Et c’est dans la douleur de l’œil touché par la lumière qu’il fait le deuil de son obscure tranquillité. Pareil pour le soi des personnages du Fleuve détourné qui restent tout au long du roman dans une quête incessante de lumière  leur brûlant les ailes à chaque tentative d’envole. Mais la clarté est l’effet même de la magie et de l’enchantement, elle est l’envoûtement instantané car elle ne dure point et permet à l’être de s’entrapercevoir.    


« Cet instant, Lukàcs l’appelle le miracle ; son caractère essentiel est de transformer l’ambiguîté fondamentale de la vie dans le monde en  conscience univoque et en exigence rigoureuse de clarté. « Il y a dans notre cœur un abîme si profond qu’il est presque impossible de le pénétrer. Nous ne discernons pas aisément la lumière des ténèbres, ny le bien du mal. Les vices et les vertus sont quelquefois si semblables en apparence que nous ne savons presque ny ce que nous devons choisir… » (Goldman, 1997 : p 74-75) 


Ainsi selon Goldman, l’idée de Lukàcs serait de représenter la clarté par une prise de conscience, et l’ombre ne serait donc que l’abîme du cœur. Pouvons-nous par là oser imaginer que, dans l’œuvre mimounienne, il pourrait y avoir une tentative de l’illumination de ces zones d’ombre du cœur par « le miracle » de  « la prise de conscience » ? L’ombre et la lumière seraient-ils ainsi, au-delà de l’univers du roman, une tentative de mise en parallèle avec le soi ?


  L’ombre et la lumière dans l’œuvre de Mimouni règnent sur deux temporalités différentes : Le passé nous est d’abord présenté, par notre protagoniste sans nom, comme une lucarne dont il use sans cesse pour échapper à sa réalité de prisonnier.  Le présent est l’ombre dans laquelle il se débat, car sa condition de séquestré l’empêche de voir les espaces dégagés en pleine lumière, et de découvrir sa réalité d’être dépossédé de son propre nom.


Il espère rejoindre un jour la lumière par la reconnaissance de l’administrateur de sa véritable identité. Ce personnage faisait partie de la révolution en tant que cordonnier mais son camp a été bombardé, il a perdu la mémoire et s’est perdu. Des années plus tard, il la recouvre et décide de rentrer chez lui, mais il voit son nom inscrit sur le monument des martyrs. Depuis, sa mort administrative a fait de lui un cadavre ambulant et traînant dans un univers où l’obscurité est le seul élément créant une réelle similarité avec la douleur de son âme. Après avoir tué sa femme et ses amants, il entre en prison. Cet enfermement n’est-il pas la reconnaissance de son existence, lui qui se plaint d’être devenu un fantôme ou de n’être plus ?

Du coup, notre première remarque se renverse car l’obscurité présente devient lumière grâce à l’emprisonnement d’un être figurant comme mort sur les papiers. Il se retrouve au même titre que celui des autres prisonniers dont l’identité est reconnue, et là nous percevons la première étincelle de lumière. Tous les prisonniers sont dans un état physique de végétation, et hibernent dans un sommeil éveillé dans lequel les réminiscences du passé sont la seule lumière ou presque de leurs heures d’ennui. Leur passé leur semble être l’issue de la délivrance, mais sa lumière n’est qu’une illusion et son ombre brouille la réalité de ces personnages.          


A l’inverse d’oedipe roi, qui une fois ayant commis l’inceste et se rendant compte de la réalité, se crève les yeux pour dépasser l’illusion de la vision et plonger dans l’obscurité de la vérité, nos personnages échappent à leur véritable condition d’enfermés, en utilisant leurs souvenirs comme projection d’une fausse lumière dont le seul but est la tromperie et non la révélation. Ils idéalisent leur passé qui est le seul à les avoir conduit au-delà de la lumière, entre les obscurs murs d’une prison.


Mimouni utilise la lumière et l’ombre tout d’abord pour démontrer les mentalités de ses personnages, il leur reprend le flambeau de lumière pour l’utiliser dans sa représentation personnelle de l’être et finit par inverser ces deux notions, ce qui amplifie leur pouvoir au sein de l’œuvre sur la communauté du roman, particulièrement sur le lecteur. L’ombre et la lumière changent de rôle à chaque instant du roman, et se relèguent leurs destinées en une trajectoire similaire qui nous mènera peut-être vers la véritable personnalité de nos personnages, qui se révèle pourtant être commune à toutes les autres, à l’image de l’ombre et de la lumière entremêlées.


2- Effet de lumière et effet d’ombre :


La dualité de la lumière et de l’obscurité est le résultat des différentes actions de la lumière. Sa présence extermine l’obscurité, et son absence la fait naître. Ce qui nous permet de voir la lumière en mouvement et l’obscurité en latence continue. Mais l’une de ces deux notions n’existe que par la néantisation de l’autre, et nous nous retrouvons dans un interminable jeu de réincarnation dont l’usage influe inévitablement sur l’histoire du roman et sur son épanouissement.


Cette image de mouvement et de latence de la lumière et de l’obscurité est à la base même de l’influence du temps sur l’être humain, car la nuit il dort, le jour il se réveille et se met en mouvement. Cet effet de base de la nuit et du jour, Mimouni nous le souligne chez son personnage principal :


« A la tombée de la nuit, je me recroquevillais au pied de l’arbre et m’endormis. A l’aube le soleil me réveilla. Je me relevai et me mis à marcher face au soleil levant. » (Mimouni, 1982 : p 28)


Notre protagoniste se dirige en direction du soleil, et son soi veut s’illuminer grâce à ses rayons pour pouvoir enfin se faire reconnaître par les siens qui le rejettent sans cesse. Car sa femme l’a repoussé, son enfant ne voulait point admettre son existence et sa société ne voulait pas assumer le poids de son erreur administrative et donc a préféré le garder à l’ombre sans nom. En quête de lumière et de chaleur, notre protagoniste a fini par se découvrir toujours à l’ombre et dans le froid. 


La lumière et l’ombre ont un effet sur les personnages du roman tout comme notre protagoniste en a sur son entourage. Cet effet suit une certaine gradation car la lumière varie tout comme l’ombre. Il y a des différences d’intensité du degré allant du moins lumineux vers le plus lumineux, tout comme pour l’ombre du moins obscure  au plus obscure. Ces variations de degrés pourront-elles nous mener vers le point culminant où la lumière et l’ombre s’entremêlent pour permettre au soi de s’assumer réellement dans le mélange de ces deux entités ?


Ces degrés seront pleinement utilisés à travers leur effet sur les êtres, donc la chaleur représente l’effet de la lumière sur les être vivants et la fraîcheur est celui de l’ombre.

Nous commencerons par l’ombre et son symbole, elle est d’abord représentée par la nuit durant laquelle le père de notre héro cultive sa terre aride, dans un éternel recommencement il 

s’entête à la travailler mais sans espoir de pouvoir un jour goûter au fruit de ses efforts :


«  De la nuit à la nuit, mon père s’échinait sur son lopin de terre avare et pierreux… » (Mimouni, 1982, p 17)


Cette nuit n’est-elle pas le retour du héro vers son passé qui nous donne l’impression, à nous lecteurs, qu’il n’a rien à en tirer sinon malheur, désarroi et un obscur avenir. N’aurait-il pas mieux fait de rester amnésique pour pouvoir vivre pleinement son présent au lieu de laisser au passé répandre son ombre sur toute l’histoire du roman ? Et même le passé, n’est plus vraiment celui de son enfance car dans ses souvenirs le soir n’était point de tout repos pour le père de notre protagoniste, c’était le meilleur moment pour lui de travailler. Il y’a par là une tentative de l’écrivain de mettre l’ombre en mouvement mais hélas la terre n’est  pas fructueuse et l’obscurité ne peut agir sur les plantes. Rien n’en sort de bon car l’ombre ne peut remplacer la lumière.


L’ombre devient par la suite un doux rêve de protection contre l’effet de la lumière présenté par Mimouni comme une chaleur conduisant à l’éclatement :      


« Qu’importe les mots, notre détresse est grande. Dans ce monde cruel, les roches éclatent sous l’effet du de la chaleur, le désert nous entoure, les sables nous submergent et nous étouffent. La soif. Ni ombre, ni pitié… » (Mimouni, 1982 : p 20)


Des deux effets : Ombre de la pitié et lumière de l’éclatement,  nous arrivons à percevoir l’absence de la première et la présence de la deuxième, car dans ce cas la chaleur avec son effet a un certain pouvoir sur l’homme, et un pouvoir similaire avec celui de la rudesse de la découverte du soi et de sa différence de l’autre.


La lumière est un feu permanent essayant sans arrêt de provoquer le changement au sein de l’histoire du roman :


« Là haut dans le ciel, une ronde d’avions déversait sur le camp un déluge de feu…Je courus vers la forêt pour me mettre à l’abri sous les arbres. » (Mimouni, 1982 : p 26)


Ce changement est provoqué par le feu déversé par les avions causant la mort des Moudjahidines, et donc celle du passé, tout en permettant à notre protagoniste de vivre une seconde jeunesse débarrassé du poids de sa vie antérieure. Le feu a engendré une ombre, évoquée par notre héro, représentée par une vallée :


« Le ruisseau est une haie de buissons franchis, une magnifique vallée se découvrit à ma vue. Elle était verdoyante, alors que partout alentour dominait l’ocre de la terre desséchée. » (Mimouni, 1982 : p 29)


Notre héro a vécu, au sein de ce ruisseau, durant tout le temps de son amnésie. Cette perte de mémoire a néantisé les deux notions de l’ombre et de la lumière. Dans cet endroit, il n’existe plus de place pour un chevauchement entre ces entités, car elles n’existent plus dans un monde où même notre protagoniste n’est plus. Son passé a fait de lui ce qu’il était, et la mémoire perdue est similaire à la perte de son être véritable. Le néant gagne ainsi, en profondeur, tout l’environnement du roman : une fausse sérénité s’installe dans laquelle nous ne retrouvons plus l’effet de ces notions sur les individus car le rien l’emporte et devient l’emblème de ce passage de la perte de soi « amnésie ».


« Je vécu ainsi plusieurs années, serein et calme, entouré de gens amicaux et fraternels. J’y aurais volontiers passé le reste de mon existence. Mais il a fallu que le mal survienne. Un jour, comme pris de folie, les oiseaux…se mirent à picorer les fleurs…l’hôpital tombe alors dans un silence sépulcral. Ce fut ce jour là que je retrouvai la mémoire… » (Mimouni, 1982 : p 35)


La mémoire retrouvée est considérée par notre personnage sans nom comme un « mal », car elle le replonge en plein trouble de la personnalité.  Ce « mal » rapporte en son sein toute la puissance d’une lutte éternelle entre l’ombre et la lumière, car les deux entités renaissent de leurs cendres et reprennent cette fois-ci une autre forme de lutte que nous essaierons de voir dans notre troisième intitulé.


3- Deux contrastes vers une même destination :


La renaissance des deux nuances de lumière et d’ombre, après la mémoire retrouvée de notre protagoniste, nous ouvre un vaste champ d’investigation. Toutes les deux s’engagent dans une lutte interminable dans laquelle chacune d’elle met en avant son caractère opposé à celui de la notion ennemie. Elles se perdent dans une lutte dans le but de se néantiser pour que l’une d’entre elles survive sans l’autre.


Cette fois ci, ces deux entités investissent l’esprit humain, et font corps avec son être. C’est ainsi que l’ombre survole au dessus des âmes des paysans du fleuve détourné pour les faire plonger en pleine obscurité agissant sur le déroulement du roman, et conduisant ses espaces vers une déchéance similaire à celle des âmes perdues.


« Les campagnes semblaient désertes. Les champs de vignes qui autrefois verdissaient le flanc des collines avaient disparu. La terre restait en friche et je me demandais pour quelle obscure raison les paysans refusaient désormais de la cultiver. » (Mimouni, 1982 : p 43)


L’obscurité régnant sur les individus conduit vers la détérioration du paysage, et l’effacement des couleurs vives de la vision humaine. Dans cette perspective nous remarquons un semblant de traces d’ombres. Pourquoi utilise-t-on le terme : semblant ?

Parce que l’ombre, en réalité, n’agit point mais nous donne simplement l’illusion d’une action. L’ombre est le simple résultat de l’absence de lumière. Elle est par cet effet comprise dans cette même lumière et sa tentative de se débattre et de s’opposer à la lumière la conduit inexorablement vers sa perte et sa fin en tant qu’entité à part, car elle s’insère dans la masse et devient par conséquent une partie du tout, à l’image même du soi qui essaie de s’opposer aux autres mais qui retombe sans cesse dans les généralités de la masse pour ne plus pouvoir s’en sortir et demeurer dans un éternel désenchantement.


Nous pouvons dégager la volonté tout d’abord des personnages emprisonnés, d’éradiquer le soleil car il leur est devenu un ennemi juré. Nous donnons comme exemple le cas de  Rachid  le sahraoui dont l’essence même reste la lumière.


« Huit-heures. Vautré sur le dos dans la poussière de la cour. Rachid défie le soleil. Il le fixe sans cligner des yeux, s’amuse des points lumineux  qui naissent sous ses paupières et lui adresse à voix basse de longs monologues… » (Mimouni, 1982 : p 53)


Rachid fait face au soleil et le regarde « sans cligner des yeux », il veut sans doute s’aveugler et plonger en pleine cécité, pour tenter de saisir l’insaisissable qui est la création d’une obscurité indépendante de la lumière. La naissance « des points lumineux…sous ses paupières »  est la preuve inévitable de la toute puissance des rayons lumineux qui traversent l’espace et donnent des troubles à sa vision. Ces troubles l’amusent car d’une certaine manière ils lui confèrent la capacité de ne plus percevoir la lumière. Se néantise t-elle d’elle-même par l’effet de la lutte et du face à face ?


Cependant, les personnages de ce roman se rendent compte de ses dangers et savent qu’au lieu de se néantiser elle les néantise. Car, en illuminant certaines réalités du roman qu’elles soient d’ordre sociale ou politique, elle conduit les gens à percevoir leurs êtres sous différentes coutures. L’imaginaire et le réel se combinent et donnent une image approximative de l’être qui ne l’arrange point, ce qui le conduit à vouloir tuer le soleil.


« Mais il faudrait auparavant lapider le soleil et mes bras restent ballants. »(Mimouni, 1982 : p 54)


Mais entre les mots vouloir et pouvoir il y’a un grand fleuve, car la lumière reste une réalité que nul ne peut éteindre. Elle apparaît selon son gré et disparaît également selon une rythmique qui permettra à l’ombre, sa suivante, de se former mais pour la servir et non le contraire.


La subversion de l’ombre contre la lumière est  bien tentée par Mimouni dans ce roman, mais reste dans le cadre de l’illusion. Elle est l’outil par lequel la diégèse est en marche pour créer une ambiance de bataille entre lumière et ombre au sein d’un roman où la guerre de libération algérienne nous est contée par bribes, et ressort sans cesse d’un passé qui n’est plus. Pareil pour cette lutte entre nos deux notions maîtresses car nous finissons par nous rendre compte que l’une ne va pas sans l’autre et que l’ombre fait partie de la lumière. C’est ainsi que la subversion se transforme en une communion dont le fait majeur est la nécessité de l’union des deux notions tout comme celle du soi vis-à-vis de l’autre.


« Le soleil et moi nous avons un vieux compte à régler. Un jour, je lui ferai rendre gorge. » (Mimouni, 1982 : p 54)


     Finalement, celui qui rendit gorge n’est pas le soleil mais plutôt l’âme de Rachid car il finit par se suicider en conduisant les soldats à lui tirer dessus en feignant l’invasion de prison. Le soleil ici prend l’apparence de son âme et de son soi qui se libère de l’ombre à laquelle il adhérait pour se fondre dans l’éternelle lumière de l’au-delà tant espéré.


Les personnages qui n’ont pas osé faire face au soleil et à la lumière se retrouvent dans une  éternelle obscurité et ne font qu’attendre le moment tant espéré de le percevoir. 


La fin du roman achève, d’une certaine manière, les histoires de vie des personnages prisonniers mais pas totalement, car certains meurent et ceux là retrouvent enfin la lumière comme c’est le cas pour Rachid le Sahraoui et Omar le jeune homme. Ce dernier meurt d’un mal qui le ronge depuis des années. Ce mal ne pouvons-nous pas le considérer comme la maladie des années soixante dix quatre vingt qui a atteint toute une jeunesse oscillant entre l’être en soi et le non être, ou plus exactement entre l’effacement d’une identité perdue caractérisée par l’ombre et la mise en lumière de leur soi particulier ?


Quand aux autres personnages, ils ne finissent pas de se consumer dans l’ombre éternelle de leurs espoirs déchus, sur les rives du désenchantement. Le vieux Vingt-Cinq, l’écrivain et Fly-tox se contentent de ce que la prison leur confère comme stabilité et submergent leurs esprits dans l’ombre du désespoir. Tous les trois se mettent à l’évidence de ce qu’ils sont réellement, c'est-à-dire des prisonniers sans aucun pouvoir. Et leur contentement leur fait perdre leur soi car ils se mettent au même niveau que celui de notre héro quand il perdit la mémoire. Cependant, pour lui ce fut le hasard qui s’en chargea, mais eux ils l’ont fait par leur propre volonté. Ils baissent les bras et à travers cela changent même leur vision du monde. Ils bouleversent leurs soi et créent par là un non lieu (prison) où l’ombre et la lumière se néantisent pour néantiser les esprits à leur tour.


A la fin de l’histoire, notre personnage principal sans nom se trouve toujours en prison, mais attend la réponse de l’administrateur jusqu’à la dernière minute. Il ne perd pas espoir, et contribue par son être et sa nature à la reprise de l’affrontement entre l’ombre et la lumière.

Nous pouvons relever de notre analyse une très importante équation entre les deux phénomènes de l’ombre et de la lumière et celui du soi de l’être. Il y’a trois éléments essentiels pouvant nous aider dans notre travail : d’abord la mort des deux personnages Omar et Rachid les conduit des sentiers de l’obscurité vers la lumière de l’au-delà, car toute cette quête de l’ombre et de la lumière mène vers la curiosité du soi de se réaliser à travers ses premières origines, ensuite l’abandon des autres prisonniers de leur véritable soi les conduit vers leur propre effacement qui commence par celui de la néantisation des deux notions d’ombre et de lumière, enfin la seule volonté non effectuée et non accomplie arrive à garder la lumière et l’ombre dans leur constant chevauchement. Le désenchantement de la population du roman, douée de la volonté de la représentation de sa différence par rapport aux autres, est l’âme de l’ambivalence de l’ombre et de la lumière, et à leurs tours  l’ombre et la lumière sont les outils essentiels à l’être dans sa quête de son soi qu’il ne peut saisir que par sa mort déterminant par là sa fin en tant que personnage.


La dynamique des échanges effectués entre l’ombre et la lumière donne à l’œuvre une plus grande variété de significations. Le décodage de ces deux entités nous mène au plus profond de l’être, et insère cette œuvre dans la catégorie des romans de la littérature du désenchantement des années soixante dix quatre vingt et du désespoir ambiant qui s’éternise.     

Bibliographie :

Goldman, Lucien, Le dieu caché, France, Gallimard, 1997 

Mimouni, Rachid, Le fleuve détourné, Paris, Robert Laffont, 1982

Sartre, L’être et le néant, France, Gallimard, 2003


Pour citer ce document

Loubna ACHHEB, «Les jeux de l ombre et de la lumière comme outil d’une quête de soi dans Le fleuve détourné de Rachid Mimouni»

[En ligne] العدد 14 جوان 2011N°14 Juin 2011 ارشيف مجلة الآداب والعلوم الاجتماعيةArchive: Revue des Lettres et Sciences Sociales
Papier : ,
Date Publication Sur Papier : 0000-00-00,
Date Pulication Electronique : 2012-06-12,
mis a jour le : 12/06/2012,
URL : http://revues.univ-setif2.dz/index.php?id=513.