Problématique des parlers hybrides à l’heure de l’enseignement des langues maternelles au CamerounProblematic of hybrid spokes at the time of teaching of maternal languages in Cameroon
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Problématique des parlers hybrides à l’heure de l’enseignement des langues maternelles au Cameroun
Problematic of hybrid spokes at the time of teaching of maternal languages in Cameroon
p p 243-261
Date de réception : 2018-03-29 Date d’acceptation : 2019-09-24

Gisèle Piebop
  • resume:Ar
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  • Abstract
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  • Bibliographie

وجهات النظر حول الحاجة إلى حديث مشترك يمكن من خلاله التعرف على جميع الكاميرون. من الواضح أيضًا أنه ولأسباب الحفاظ على وحدة وتكامل جميع شرائح السكان الكاميرونيين، فإن اللهجات الهجينة في وضع أفضل لتتولى وظيفة اللغة الوطنية. لكننا نشهد حاليًا بعض الأطراف بما في ذلك الدولة تعمل على إخراجها من السباق. على عكس اللغات الأم الكاميرونية، إذ لا يتم تدريس اللهجات الهجينة، في حين أنها في الواقع لغات الأم أو اللغات الأولى بالنسبة لجزء كبير من سكان الكاميرون. ويتمثل الهدف من هذه الورقة البحثية في محاولة فهم أسباب هذه الاختيارات، من خلال المنهج الوصفي، وحتى اللغوي الاجتماعي، وبيان الفوائد التي قد تعود بها هذه الخيارات على لبلد. كما قد تساعد بعض الاقتراحات في تحسين الوضع.

الكلمات المفاتيح: التحدث المشترك، التحدث المختلط، التدريس، اللغات الأم

Les points de vue sont presque unanimes sur la nécessité d’un parler commun à travers lequel tous les Camerounais pourraient s’identifier. Il demeure également évident que pour des raisons de sauvegarde de l’unité et de l’intégration de toutes les couches de la population camerounaise, les parlers hybrides sont les mieux placées pour assumer la fonction de langue nationale. Or on assiste actuellement à un acharnement de certaines parties dont l’Etat en premier, à les mettre hors course. A l’opposé des langues maternelles camerounaises, les parlers hybrides ne font pas l’objet d’un enseignement, alors que dans les faits, ils constituent des langues maternelles ou premières pour une tranche considérable de la population camerounaise. De la sorte, l’objectif du présent article est de tenter de comprendre, dans une approche descriptive, voire sociolinguistique, les raisons de ces choix, ainsi que les retombées que peuvent produire de telles options sur la vie du pays. Eventuellement, quelques suggestions pourront participer à l’amélioration de la situation ambiante.

Mots clés: parler commun, parlers hybrides, enseignement, langues maternelles.

The views are almost unanimous on the need for a common talk through which all Cameroonians could identify themselves. It is also clear that for reasons of safeguarding the unity and integration of all layers of the Cameroonian population, hybrids languages are best placed to assume the function of national language. Unfortunately we are witnessing a fierce determination by certain parties, amongst which the State, to put them out of the race. This is one of the reasons why contrary to the mother tongues of Cameroon, hybrids languages are not taught, whereas in fact they are mother tongues or first languages ​​for a considerable segment of the Cameroonian population. In this way, the aim of this article is to try to understand, in a both descriptive, and sociolinguistic, approach the reasons for these choices, as well as the effects that such options can have on the life of the country. Possibly, some suggestions may help to improve the situation

Keywords: common language, hybrid languages, teaching, mother tongs

Quelques mots à propos de :  Gisèle Piebop

Université de Yaoundé I, giselepiebop@live.fr, CAMEROUN

Introduction

Dans le but d’enraciner davantage les Camerounais dans leurs cultures, de même qu’assurer la réussite de l’apprentissage en général et des langues officielles précisément, les langues endogènes ont été introduites dans les écoles camerounaises par le décret n°96/06 du 18 janvier 1996, portant révision de la constitution du 02 juin 1972. Toujours en relation avec ce volet socioculturel promu par le gouvernement camerounais, il apparaît que les langues hybrides comme le mboa et le pidgin-english sont actuellement des parlers très populaires du fait des fonctions emblématique et identitaires qu’ils assument. Mais le constat est celui selon lequel ils brillent par leur absence parmi les langues officiellement enseignées dans les écoles camerounaises. Par ailleurs, il est à noter qu’une langue composite à l’instar du Pidgin-english constitue la première langue qu’une bonne partie des Camerounais des zones anglophones du Cameroun surtout, apprennent à parler avant toute autre (Neba, 2006) (Tood, 1983). A ce moment, s’interroger sur la non figuration des parlers hybrides dans le processus d’enseignement-apprentissage dans les écoles camerounaises devient inéluctable. Quel avenir est-il réservé à ces parlers locaux au moment où les langues maternelles sont enfin autorisées à être enseignées ? La préoccupation d’un parler commun constituant l’actualité des débats aussi bien scientifiques que profanes dans le pays, l’enseignement des parlers hybrides n’apparaît-il pas comme une solution à ce problème dans le mesure où cela faciliterait et accélérerait leurs processus de standardisation et de normalisation ? Pour résoudre cette préoccupation, le travail s’appuiera sur une démarche non seulement éclectique, mais également transdisciplinaire intégrant à la fois la méthode de l’observation, la méthode descriptive et contrastive et la méthode d’analyse du texte littéraire francophone. Cette conjugaison de méthode concourra à mettre en lumière les situations auxquelles font face le pidgin-english et le camfrangalais au moment de l’effectivité de l’insertion des langues maternelles dans le système scolaire camerounais. Par la même occasion, elle permettra de mieux mettre en exergue les fondamentaux structuraux et fonctionnels que revêtent ces parlers, et qui auraient dû les prédisposer à plus de valorisation.

I. Historique

La cohabitation d’une multitude de langues au Cameroun a donné naissance à des parlers composites. Une langue composite peut donc être comprise comme cette langue née des contacts entre plusieurs langues cohabitant sur un même territoire. Il en découle un mélange de toutes ces langues en présence et de leurs structures ; ce qui en fin de compte génère un produit syncrétique qui vise en général la consolidation ou la fédération des parties en présence. Ces sociolectes remplissent aussi pour la plupart, des fonctions véhiculaires et parfois identitaires, lorsque ce ne sont pas les deux à la fois. Au Cameroun, les plus représentatives sont le pidgin-english et le mboa.

Pidgin English

Le pidgin-english est une sorte d’idiome qui est né au dix-huitième siècle quand l'anglais britannique est entré en contact avec les langues bantoues de la côte ouest africaine. À cette période, les Camerounais scolarisés en anglais faisaient des emprunts à l’anglais dans leurs discours en langue locale, pour exprimer des réalités nouvelles. Effarés par la brillance intellectuelle des scolarisés, les illettrés prirent le relais de ces nouvelles lexies. Ils furent de la sorte à l’origine de l’intégration morphologique de nouveaux termes qui à la longue, s’éloignèrent peu à peu de l’anglais pur, pour ne devenir simplement que du pidgin-english. Cette nouvelle langue prit très vite de l’expansion et joua d’ailleurs un rôle incontestable dans les interactions communicationnelles informelles et parfois formelles, entre les locaux d’une part, et même entre les locaux et les puissances coloniales, à un niveau national et même international d’autre part. On peut même dire qu’en cette période, elle faisait office de langue officielle, nonobstant son statut illégal et non normé. TABI MANGA (2000 : 17) partage cet avis lorsqu’il affirme que :

Malgré le rôle primordial que jouait linguistiquement la langue duala dans le dispositif baptiste d'évangélisation, émergeait concomitamment une langue efficace et concurrente : le pidgin-english. Par la suite, cette lingua-franca qui était de l'anglais pour les Camerounais, fut utilisée dans toutes les correspondances officielles adressées par les chefs locaux au gouvernement anglais pour demander à ce dernier d'appliquer les lois anglaises au Cameroun. Le pidgin-english fut aussi utilisé par les Chefs Duala dans une demande adressée au Consul Allemand Schultze pour exiger le monopole commercial de la traite et la protection allemande. Cette lettre aboutit le 12 juillet 1884 par la signature du traité d'annexion du Cameroun par l'Allemagne. Les négociations entre les Chefs Duala et le Dr Nachtigal sur le plan linguistique se déroulèrent en pidgin-english. Le pidgin assumait ainsi de facto la fonction de langue officielle ou langue des relations internationales du Cameroun.

 Plus tard, les colons allemands et français vont lui vouer une haine sans merci et essayer de l’éradiquer, sans y parvenir. Actuellement, le pidgin-english est présent un peu partout au Cameroun et est devenu une langue véhiculaire. Il essaye autant que faire se peut de combler les mêmes vides que les langues régionales dominantes. Dans les régions anglophones du Sud-Ouest et du Nord-Ouest, le pidgin-english fonctionne non seulement comme véhiculaire, mais il est parfois aussi une langue maternelle ou première pour certains Camerounais. Il est surtout pratiqué au Cameroun dans les zones à forte diversité linguistique comme les pays bamiléké et les Grassfields, ainsi qu'à Douala où le cosmopolitisme a imposé cette langue véhiculaire dans les transactions commerciales. On pourrait affirmer que le pidgin-english demeure la langue la plus parlée dans le pays, car elle sert de langue véhiculaire dans toutes les régions du pays; bref partout où il y a une forte densité de population d’origines bigarrées. En fait, la principale raison de cette propension des Camerounais à parler le pidgin-english au détriment des langues officielles réside dans la grande souplesse de son système malléable et adaptable à souhait au gré de la fantaisie de chaque locuteur. Ainsi y retrouve-ton une bonne dose d’emprunts provenant de l’anglais, du français, des langues du terroir et même des langues des pays voisins comme le Nigéria, etc. Ce qui au final permet à ses locuteurs de célébrer leur vivre ensemble dans ce pays aux trois cents langues, où l’union des peuples et la forme insécable de l’Etat comprise dans la devise « one and indivisible » demeurent non négociables selon les dires de son Chef d’Etat. Quelques exemples pour mieux comprendre cette hybridation linguistico-culturelle :

1.                       Massa a sé njoka bi dé yesterday for Neue-Bell. A say na tchop you bi want siam for dé? (Il y avait la fête hier à Neue-Bell. Il y avait beaucoup de nourriture.)

2.                       Ma pah tell mi sé he no get doh. All the nkap wé hi gi me na this cinq mil. (Mon père m’a dit qu’il n’avait pas d’argent. Par conséquent, il ne m’a donné que ces 5 000).

3.                       A say all man tired hi. All man wash hand for hi. (Tout le monde est fatigué de lui. Tout le monde l’a laissé tomber.)

4.                       Kam so. How you di smell mbouh so? You komot na mbouh house with your maboya them. No bi so? (Approche un peu. Pourquoi sens-tu autant le vin de palme ? Je parie que tu reviens d’un bistro avec tes concubines. Pas vrai ?)

5.                       One papa cadeau carry mi ontop hi okada for njoh for Molyko go leave me for Bokwango. (Un homme gentil m’a transporté gratuitement sur sa motocyclette.) de Molyko à Bokwango.)

6.                       Ma ogah don turn na "jamafou” (je m’en fou) now. Whether a bi d’accord or a no bi, hi go dasoh komot. Ma’a dou how? (Mon mari est devenu un dévergondé. Que je sois d’accord ou pas il va toujours sortir. Il n’y a rien à faire.)

Avec le pidgin, c’est le code mixing qui atteint son comble (Piebop, 2015). Dans ces illustrations, on peut clairement identifier les termes: yesterday, get, all, this, say, tired wash hand, for, how, smell, you, house, with, carry, leave, me, turn whether… comme appartenant au système linguistique anglais. De même, le français est reconnaissable par : papa Cadeau, d’accord, jamafou (je m’en fou), cinq mil. Quant aux langues camerounaises, elles sont représentées par des items naturalisés et désormais reconnus par tous comme faisant partie du pidgin-english : tchop (de l’anglais chew-up), komot (de l’anglais come out), massa (de l’anglais master) et surtout le suffixe passe partout -iam  qui traduit dans tous les mots indépendamment de leurs origines, la marque déposée du pidgin-english (siam). Les extraits témoins contiennent aussi le mboa (doh), l’éwondo (maboya), le moghamo (mbouh), le bassa (njoka), le ghomala’a (nkap), le bakweri  (Molyko, Bokwango), le douala (njoh). Les dialectes nigérians représentés par okada et ogah sont aussi de la partie, tout comme l’allemand avec Neue-Bell, etc.

   L’hybridation est également présente dans le pidgin-english à travers son habileté à utiliser les mots et expressions d’horizons diverses, pour traduire des pensées qui elles relèvent de la sémioculture camerounaise. Ainsi y retrouve-t-on un nombre incalculable de calques syntaxiques et locutionnaires qui traduisent la cosmogonie traditionnelle camerounaise. (Piebop, 2015) Et si les Camerounais en font autant d’usages forts à propos, c’est que chacun, dans sa langue maternelle possède une expression similaire. A ce titre, il est tout à fait clair pour tous les locuteurs du pidgin-english que les interrogations No bi so? Na tchop you bi wan siam for day? Ma’a dou how ? Ne sont en fait que des formes rhétoriques pour affirmer respectivement que c’est bien cela, Il y avait beaucoup de nourriture et il n’y a rien que je puisse encore faire. De même, kam so (viens comme ça) bien que dit à travers des mots tirés de l’anglais, ne pose aucun problème de compréhension pour les locuteurs de diverses origines du pidgin-english ; car ils font facilement le lien avec leurs langues maternelles où viens ici, ou viens là se traduit littéralement par viens comme ça. L’hybridation se perçoit aussi par le calque de syntaxe laver les mains sur/pour quelqu’un contenue dans « All man wash hand for hi » tiré du troisième exemple qui, à l’aide des termes anglais et pidgin-english reprend plutôt une expression toute faite dans les langues du terroir, qui signifie renier quelqu’un, laisser tomber quelqu’un.

Tel qu’il est aisé de le remarquer, c’est la forte dose de mélange et d’alternance de différents codes linguistiques, tout comme la pluralité de structures provenant de la pluralité des langues endogènes camerounaises qui font la force de pidgin-english dans et hors du Cameroun et qui le rendent pérenne.  Il en est presque de même d’ailleurs pour le mboa.

I.2. Le Mboa

Par rapport au pidgin-english, la naissance du mboa est nettement plus récente au Cameroun. Sa genèse date d’après l’indépendance du pays, et ce principalement du désir d’intégration de certains Camerounais, révoltés par les règnes hégémoniques du français et de l’anglais érigés en langues maternelles à cause de leur imposition dans les lieux publics au détriment des langues nationales qui de fait se transformaient en langues étrangères pour les populations. C’est ainsi qu’un groupe de marginaux, des gens de mauvaise réputation surtout, soucieux de crypter leurs communications crée dans les années 1970 une variété de français dite « makro », probablement dérivée du terme « maquereau » signifiant proxénète. Cet argot permet alors à ces gens d’éloigner le reste de la population de leurs sujets de conversation liées à des thèmes tout aussi peu prestigieux tels la drogue, le sexe, les crimes, le jeu, etc (Feral, 1991). Mais progressivement, il va se débarrasser de son étiquette « makro » et s’échapper du cercle restreint où il s’épanouissait jusque là pour devenir un symbole identitaire de groupes plus larges composés dans un premier temps de jeunes de sexe masculin des grandes villes du pays comme Yaoundé et Douala. Il prend alors les appellations de francanglais, mbokotok (parler des marginaux), mboa (pays) (Piebop 2014) ou mboa en abrégé CFA qui est plus expressif. En fait, le mot valise Mboa est une juxtaposition des termes Cam(Cameroun), fran(français) et glais(anglais). Ainsi donc, il s’agit d’un argot métissé de termes et structures provenant prioritairement des langues camerounaises, du français, de l’anglais et aussi des langues africaines et indo-européennes. Par conséquent, il permet à ses utilisateurs de revendiquer leur pluri-identité camerouno-franco-anglaise. Au début, les plus âgés ne voyaient en ce parler qu’un machin, un truc, un français des délinquants, des rappeurs et des yors( Feussi 2006: 1). Pourtant, ils épousent de plus en plus les idéaux prônés par ce parler et on pourrait même affirmer qu’actuellement au Cameroun, les statuts non seulement identitaire, mais également atypique et emblématique du mboa ne souffrent d’aucune contestation sociale, car il jouit d’une popularité remarquable, même au sein des populations anglophones qui l’accueillent très positivement (Piebop 2015, 2016, in print). Ce qui peut se comprendre, car le mboa remplit à peu près les mêmes vides sociolinguistiques que le pidgin-english.

Tout comme le pidgin-english, le mboa est constitué de matériaux hétéroclites et épars. L’échantillon qui suit permet d’en donner une carte d’identité beaucoup plus précise.

   Le mboa est d’abord et avant tout composé d’emprunts aux langues maternelles camerounaises dont le pidgin, afin de mieux matérialiser la visée identitaire et emblématique dont il se revendique. (Piebop, 2016) De même, très logiquement le français et l’anglais, tout comme d’autres langues constituent également ses réservoirs lexicologiques en matière d’emprunts. Quelques séquences pour en avoir une idée plus nette.

1.                       Gars comme tu es busy ô day là, came morrow à la long pour qu’on redjoss sur le way là (Gars puisque tu es occupé aujourd’hui, viens demain à la maison pour qu’on discute à nouveau de notre affaire.)

2.                       Périca c’est le ho-ha que tu veux me shu? (Jeunhomme veux-tu m’intimider?)

3.                       C’est quand les gniès vont shiba ici pour te handcuff que tu vas me gi les mains ici au kwat. (C’est lorsque le vais te faire arrêter par la police que tu vas me respecter dans ce quartier.)

4.                       On te gi les dohs de takesh all les days tu tchop pour ndangoua hein? (Tu dépenses l’argent de taxi qu’on te donne tous les jours pour aller à pied?)

5.                       Ma réme et mon pater djoss toujours qu’on langwa nos cahiers comme si on était devenu les kuntakinté. Je wanda même sur eux ! Eux aussi langwaient flop quand ils étaient mounas? Donc ils n’enjoyaient même pas souvent ? La mimbayance leur donne même quoi ? (Ma mère et mon père disent toujours que nous devons apprendre nos leçons, comme si nous étions devenus des esclaves. Ils m’étonnent vraiment !  Apprenaient-ils aussi autant quand ils étaient petits ? Donc ils ne s’amusaient jamais ! Ils prétendent beaucoup !)

6.                       Pardon la ngope que tu tchombé nyangalement comme mbenguiste là, c’est la chintok. Il faut souvent bé les wé poppo. (S’il te plaît la chaussure que tu portes en te vantant comme si tu revenais d’Occident là est bon marché. Il faudrait prendre l’habitude d’acheter des choses authentiques.

7.                       Dis donc, le dybo si ya moh tcham sa ngah mal mauvais. (Ce jeunhomme adore frapper sa petite amie.)

Dans le melting pot linguistique qui caractérise les extraits qui précèdent, relèvent du français les termes : gars, comme tu es, à la, c’est, tu veux, quand, les mains, ici, était devenu, cahiers… L’anglais est signalé par : all, days, came, ways… Le pidgin-english est utilisé pour tchop, wanda, poppo…  tout comme les termes naturalisés dans le mboa sont : ya moh, gi, mimbayance, etc. On retrouve aussi les langues endogènes avec : mounas, ndangoua, shiba, langwa, ngope, tchombé, ho-ha, mbenguiste…, le latin avec : pater, etc.

   Il est à relever que la plupart des termes empruntés par le mboa y arrivent étant déjà hybridés parce qu’ayant d’abord transités par d’autres langues où ils ont perdu certains sèmes pour en revêtir d’autres. On peut mentionner à ce sujet show(anglais) = shu, shoam (pidgin-english) = shu (mboa),  give (anglais) = gi, givam (pidgin-english) = gi(mboa).

Lorsque tel n’est pas le cas, ces emprunts sont marqués du sceau identitaire à travers des processus d’hybridation par altérations morpho-phonético-phonologiques. Ce qui en fin de compte modifie légèrement les écritures et les prononciations initiales des mots et en créent d’autres typiquement mboa cette fois. On peut l’observer dans : hear (anglais) = ya (mboa), petit(français) = perica(mboa), girl (anglais) = ngah(mboa) quarter(anglais)=quata (pidgin-english) = kwat(mboa), taxi (français) = takesh /tako(mboa), tomorrow (anglais) = morrow (mboa) etc.

Le métissage se fait aussi généralement au moyen de la dérivation où les affixes d’un système linguistique s’accolent à ceux d’un autre. C’est le cas avec les items ôday, redjoss, mimbayance, mbenguuuiste et nyangalement. En effet, ôday/auday est formé de la particule française au-/ô et de celle anglaise -day pour signifier aujourd’hui. Redjoss, lui, est formé du préfixe français re- qui signifie de nouveau, et de la racine mboa -djoss pour signifier parler de nouveau. Mimbayance est formé de racine pidgin mimba- et du suffixe français -ance. Mbenguiste quant à lui est composé de la racine endogène bassa mbeng ou mbengue et du suffixe français -iste pour désigner un émigré en Occident. Pareil pour nyangalement, formé du terme douala nyanga- et de l’affixe -ment descriptif des adverbes de manière en français. Les verbes langwaient et enjoyaient suivent la même procédure, car partent des items douala langwa- et anglais enjoy-, auxquels sont accolés les terminaisons françaises de la troisième personne de pluriel de l’imparfait de l’indicatif -aient.

   Tel qu’il paraît ici les parlers hybrides les plus en vogue au Cameroun que sont le pidgin-english et le mbokotok, camfranglais, francanglais ou mboa naissent du vœu des Camerounais de rester unis et intégrés malgré la pluralité de leurs langues, de même que du refus d’assimilation par les peuples et langues d’origines étrangères, en l’occurrence les Français et les Anglais. Ces parlers constituent la mémoire collective du peuple camerounais. Les nier reviendrait donc simplement à décréter la mort de l’âme des Camerounais. Les Camerounais en sont certainement conscients ; c’est peut-être ce qui justifie la prospérité dont jouissent ces parlers.

II. l’expansion des parlers hybrides au Cameroun

   Le pidgin-english et le mboa ou CFA jouissent d’une très bonne santé au Cameroun. En fait, ce sont des sociolectes et en tant que tels, ils s’imposent dès lors qu’il est question de communication informelle ou qu’il s’agit d’atteindre un vaste auditoire.

II.1. Le Pidgin English

Pour ce qui est du pidgin-english qui fut la première langue composite à s’installer au Cameroun et ce depuis le 18ème siècle dès les premiers contacts avec les Européens, il est logiquement plus influent sur le triangle national. Le multilinguisme du pays aidant, c’est lui qui vient au secours des personnes illettrées, ceux qui ne partagent pas les mêmes langues ethniques ou qui sont monolingues dans les langues officielles. La quasi-totalité des chaînes de radio et de télé non gouvernementales l’utilisent pour atteindre un auditoire varié et en grand nombre. Le pidgin-english se déploie également dans les lieux de regroupement tels que les églises qui du reste possèdent déjà une abondante documentation dans cette langue (les tracts, les bibles, des films et autres enregistrements audio-vidéo) et qui l’utilisent pour prêcher la bonne nouvelle. Le pidin-english trouve aussi un terrain fertile lors des meetings politiques et surtout pendant les périodes de campagnes électorales ; offrant de la sorte des scènes assez cocasses où même les membres du gouvernement qui sont sensés être le reflet du bon usage des langues officielles se retrouvent obligés de battre campagne en pidgin-english, ou du moins font interpréter leurs discours dans cette langue afin d’atteindre leurs objectifs politiques.

   En outre, il n’est pas exagéré de noter que les domaines d’extension du pidgin-english vont au-delà des frontières nationales (Chia ,1990). On pourrait évoquer à ce titre les interactions avec les populations des pays voisins ou non francophones tels le Nigéria, le Ghana qui ont en commun un pidgin assez compréhensible par les Camerounais. Cela justifie d’ailleurs la grande consommation des films en provenance de ces pays sur le territoire camerounais (Piebop, 2015). Dans un pays hispanophone comme la Guinée-Équatoriale qui draine un nombre sans cesse exponentiel de Camerounais et d’autres étrangers du fait de ses ressources naturelles, c’est également le pidgin-english qui prime dans les échanges professionnels, dans les chantiers de construction, les marchés qui pour la plupart sont ravitaillés par les Camerounais, etc.

Par ailleurs, le pidgin-english fait aussi parler de lui au sien de la diaspora. La majorité des Noirs qui se retrouvent à l’étranger font en général usage du pidgin-english lorsqu’ils ne partagent pas les mêmes langues où alors quant ils se retrouvent dans les lieux de regroupement où ils désirent instaurer une intercompréhension, ou alors crypter leur communication dans le but d’en écarter les intrus.

   En bref, grâce à son statut, aussi minable soit-il, de langue de masse et surtout à son extrême souplesse, le pidgin-english jouit d’une expansion qui traverse les frontières du Cameroun. Tout le monde y trouve son compte. C’est une langue idiosyncratique du peuple que tous les Camerounais en général comprennent et peuvent parler, même si pour des raisons idéologiques ; de prestige et parfois mal cernées, certains, des intellectuels surtout préfèrent s’abstenir de l’utiliser, tout comme le mboa d’ailleurs.

II.2. Le Mboa

A la différence du pidgin-english qui a pluralisé son auditoire et qui est entré dans l’écrit depuis la période impérialiste avec les interactions officielles des colons douala signalés tantôt, le mboa à son origine était essentiellement oral et réservé à la tranche jeune de la population francophone urbaine camerounaise. Voilà pourquoi on le parlait en général dans les marchés où les vendeurs même âgés l’utilisaient comme stratégie de marketing lorsque leur cible communicative réfère à la jeunesse, dans les rues, sur les campus scolaires… ¨Plus tard, il a étendu son public aux moins jeunes et même aux populations anglophones (Piebop, 2016) qui au départ faisaient partie de ceux que les jeunes Francophones voulaient exclure de leurs conversations (Piebop, in print). Qui plus est, certains journaux publics se chargent d’enraciner ce parler sous sa forme graphique. C’est entre autres le cas du Messager Popoli, Le Satirik small no bi sick et même le quotidien gouvernemental Cameroon Tribune, avec « L’homme de la rue ». Les missionnaires catholiques du collège Vogt ont également opté pour l’usage du mboa dans leur mensuel "100% jeunes" pour éduquer les jeunes Camerounais. Les radios les télévisions et même Internet ne sont pas en reste dans cette mission d’enracinement et de vulgarisation du CFA. C’est le cas avec Tony Nobody, l’ex sociétaire du groupe de chanteur "Bantou pôsi" et actuellement auteur-compositeur chanteur de chansons rap et par ailleurs animateur à la radio Sweet FM à Douala, qui tatoue ses chansons d’une bonne dose de CFA. Il en fait usage dans son émission " Bled city" qui fait la promotion des musiques urbaines camerounaises exclusivement et exhorte ses invités en faire autant. Sans compter qu’il est actuellement l’initiateur du concept ou projet dénommé "Mboa" qui prône le développement du Cameroun et de ses valeurs culturelles par les Camerounais.

   En outre, évoluant tout en s’arrimant aux exigences modernes, le CFA trouve à l’heure qu’il est en les TIC un véritable champ fertile (Eloundou Eloundou, 2016), (Telep, 2014) où les internautes d’ici et d’ailleurs soucieux de traduire leur identité camerounaise exhibent le mboa dans tout son éclat et ne manquent d’ailleurs pas d’y mener des réflexions dignes de spécialités accomplis des questions de langues camerounaises. Ces sites sont variés (www.camfoot.com, www.grioo.com, www.etounou.free.fr, forumbonabéri.com, cameroon-info.net...). La globalisation faisant de l’homme un globe trotter, le mboa a fini par s’exporter à l’étranger avec la diaspora camerounaise qui ne manque pas de l’enraciner partout où elle se trouve et d’éblouir d’autres communautés. On en veut pour exemple l’usage du Mboa par ce musicien français dénommé Alex dans sa chanson "Le pays est sucré" où on peut retenir l’extrait : « Mes frères arrêtons de whitiser, moi je dis qu’il faut camerouniser ».

   On le constate, le pidgin-english et le mboa bénéficient d’une vitalité et indéniable au Cameroun et hors du Cameroun. Le nombre sans cesse croissant de leurs locuteurs témoigne sans aucun doute de leur accueil bienveillant par les populations qui voient en eux des vecteurs de leur identité, leur unité et leur intégration dans le pays aux trois cents langues. Le constat de leur expansion fulgurante fait l’unanimité (Feussi, 2006) (Tsofack, 2006), (Kiessling, 2005), (Chia, 1990), (Panji, 2011), (Neba, 2006) et il ne serait d’ailleurs pas malvenu de dire qu’à moins d’un génocide (option la plus sûre pour éliminer une langue) organisé pour supprimer tous les locuteurs de ces deux parlers, ils continueront leur ascension vers les cimes. Malgré cette évidence, l’Etat persiste à les délaisser et à les écarter du processus d’enseignement-apprentissage au profit des langues officielles et maternelles alors qu’aucune de celles-ci ne bénéficie leur notoriété.

III- Exclusion des langues hybrides de l’enseignement

La section précédente l’a démontré, le pidgin-english et le mboa assument des fonctions sociales très représentatives et à ce titre, on se serait attendu qu’ils soient les premières langues identitaires camerounaises à être officiellement insérées dans le système scolaire du pays. Or, force est de remarquer qu’ils sont exclus de cette entreprise scolaire d’enracinement et de vulgarisation des langues endogènes. Malgré la volonté exprimée par le peuple camerounais de se forger une identité, de s’unir et de s’intégrer à travers ces sociolectes, l’Etat voit plutôt les choses d’un autre œil et fournit des raisons qui sont loin de convaincre le commun des Camerounais.

La première raison avancée par l’Etat pour justifier la non prise en compte du pidgin-english et du mboa dans le processus d’enseignement des langues maternelles réside dans ce qu’il est pour lui question de promouvoir des langues typiquement camerounaises. Or ces sociolectes ne le sont pas, car ils ne figurent dans aucun des trois phylums (nilo-saharien, afro-asiatique et niger-congo-cordofanien) auxquels appartiennent les langues camerounaises. Le pidgin-english est d’origine indo-européenne (Piebop, 2014), Boum Semengue (2003 : 28) tandis que le mboa est constitué d’un mélange d’une pléthore de langues aussi bien camerounaises qu’étrangères (Piebop 2016), (Ntsobe et al ; 2008), Kiessling (2005). Ils ne sont en général mentionnés dans l’atlas linguistique du Cameroun qu’après avoir citer les autres langues essentiellement camerounaises. Mais on pourrait toujours se demander si les influences camerounaises qu’ont jusque là reçu ces sociolectes n’ont pas toujours réussi à les naturaliser. Cette situation paraît d’autant plus préoccupante qu’il existe une tranche non négligeable de la population camerounaise, en l’occurrence celle des régions anglophones pour qui le pidgin-english est la langue qu’ils entendent et parlent avant leur contact avec l’école. Et pour les non scolarisés, cette langue demeure la seule utilisée dans toutes les interactions et à travers laquelle ils vivent leur identité camerounaise.

En plus, ce mépris de l’Etat camerounais pour les parlers hybrides vient aussi du fait qu’en plus de ne pas avoir des racines purement africaines, ils ne constituent même pas des langues à proprement parler à ses yeux. Il ne voit en eux que des argots, des télescopages des langues d’origines diverses qui sont loin de fonctionner de manière autonome. Ainsi en est-il du pidgin-english dominé par un vocabulaire anglais et qu’en termes diglossiques, certains assimilent à sa variété basse (Piebop, 2014). De même, le mboa ne bénéficie pas d’un système autonome du fait du rapprochement de sa structure à celle du français (Tsofack, 2006), (Piebop, 2016), (Eloundou Eloundou, 2016), (Ebongue et Fonkoua, 2010), ce qui n’en fait au finish qu’une variété du français. C’est d’ailleurs pourquoi Ntsobe et al.(2008 : 8) utilisent le terme parlure plutôt que langue pour le désigner. Il demeure vrai que le rapprochement de ces sociolectes aux systèmes linguistiques anglais et français, de même que leur extrême flexibilité les empêche de s’autonomiser, rendent leur codification plus ardue, au point où certains ne voient en eux que des argots. Mais cessent-ils pour autant de constituer le patrimoine linguistique et culturel du Cameroun ? Il est pratiquement impossible de convoquer l’historique des langues du Cameroun sans mentionner en bonne place les phénomènes du pidgin-english et du mboa. Et étant entendu qu’il existe des Camerounais qui les ont pour langue première, maternelle, il serait tout à fait judicieux de leur accorder le statut de langue à part entière et de les mettre au même pied d’égalité que les autres langues du terroir.

Parmi les nombreuses raisons justifiant la mise à l’écart des parlers composites du système scolaire camerounais, figure aussi en bonne place celle selon laquelle ils nuisent à la bonne maîtrise des langues officielles (Nzesse, 2005), (Tsofack, 2006). Selon les auteurs de cette motion qu’entérine l’Etat, la grande marge d’extensibilité qui caractérise le pidgin-english et le mboa ne contribuent qu’à encourager l’illettrisme. Il est à préciser que le projet du PROPELCA (Programme de Recherche Opérationnelle Pour l’Enseignement des Langues au Cameroun) d’insertion des langues à l’école sur lequel Tadadjeu a travaillé d’arrache pied depuis 1977 et que l’Etat a approuvé, partait du postulat selon lequel la réussite scolaire reposait avant tout sur la réussite linguistique d’un pays multi et plurilingue comme le Cameroun. Voilà pourquoi pour donner aux Camerounais un type d’éducation assez authentique, il était question « d’utiliser les langues locales comme instrument d’éveil de l’esprit scientifique et technologique à partir des jeux traditionnels, de l’environnement immédiat… des techniques et des industries traditionnelles ». (Tadadjeu, 1990 : 15). Pour lui, il faudrait d’abord enseigner les langues locales ou maternelles aux enfants, car en commençant par la langue que l’enfant connaît déjà, on augmente la capacité de l’enfant à acquérir des connaissances et à comprendre d’autres langues. Alors, dans la mesure où les parlers hybrides constituent non seulement des langues maternelles pour des Camerounais, mais également les langues véhiculaires qu’ils connaissent et parlent le mieux et avec plus d’enthousiasme, ne serait, ce pas pénaliser ou saper l’éducation de cette catégorie de la population de plus en plus croissante que d’exclure les parlers hybrides du système scolaire camerounais ? A la réalité, la problématique des parlers hybrides n’a jamais été un long fleuve tranquille au Cameroun, quel que soit l’angle d’abord, aussi a-t-elle toujours mis des parties aux antipodes.

IV. Les débats autour des parlers composites.

Si les parlers hybrides sont exclus du système éducatif camerounais malgré toutes les charges historique, sociale, démographique, culturelle et identitaire qu’ils drainent avec eux, cela est certes d’abord imputable à l’Etat qui demeure le principal gestionnaire des langues dans un pays, mais également aux spécialistes et autres aménageurs linguistiques qui bien que tous conscients que ces sociolectes constituent des phénomènes sociaux qui s’imposent à tous, ne s’entendent pas toujours quant aux traitements qui devraient leur être réservés.

   En fait, le gouvernement est conforté dans sa position par un ensemble de chercheurs, dont Essono (1997) qui, parlant du mboa pense que rien de bon ne peut sortir ne peut sortir de ce parler. Lobe Ewane (1989 :9) voit plutôt en lui une sorte de « vandalisme linguistique », tandis que Nzesse (2005), après l’avoir pourtant précédemment loué en disant qu’il « est pour les jeunes Camerounais une manière de revivre le bilinguisme camerounais. (2004 :255) retourne subitement sa veste pour ne voir en le mboa qu’une « langue de la rue (2005 : 180), fruit de l’illettrisme qui enfermes ses locuteurs dans une sorte de ghettos linguistique (2005 : 182) et constitue de ce fait une sérieuse menace à la consommation de la langue française au Cameroun. Et si tel est cas, l’insertion du pidgin-english et du mboa dans les écoles ne viendrait-il pas à point nommé pour les sortir des ghettos et les élever à des statuts plus enviables ?

   On comprend simplement que selon ces linguistes, la politique linguistique actuelle du pays en matière de langues nationales ne devrait accorder aucun égard aux parlers hybrides qui seraient entre autres victimes de leurs origines non camerounaises. Cela s’est d’ailleurs ressenti dans les travaux de Tabi Manga (2000). Pareillement, les propositions du profil idéal faites par Tadadjeu dans son projet PROPELCA, ne prenait en considération les langues véhiculaires que comme subsidiaires, l’essentiel étant pour lui de pratiquer les langues maternelles, qui pour lui sont exclusivement des langues d’origine camerounaise. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Feussi (2004 : 22) est intervenu afin de suggérer d '  « accorder un regard plus attentif à la configuration linguistique urbaine pour une meilleure intégration nationale. » Il ne fait l’ombre d’aucun doute que le mboa, le pidgin-english et les parlers hybrides en général constituent de solides véhicules urbains. A ce titre, leur prise en compte permettrait d’évaluer et de comprendre plus objectivement le dynamisme social et linguistique actuel des Camerounais, dans la mesure où seul le terrain pourrait effectivement rendre compte de cette nouvelle donne où les comportements modernes sont à tous points de vue beaucoup plus complexes.

   Malgré ces recommandations, l’Etat ne va pas se gêner à mettre son fichier linguistique à jour en tenant compte ne serait-ce que du pidgin-english et le mboa qui actuellement sont les parlers composites plus expansifs au Cameroun. Ces deux derniers ne figurent pas parmi les langues qui font l’objet de formation des enseignants, encore moins des élèves et étudiants. Le dédain du gouvernement à l’endroit de ces sociolectes donne parfois l’impression d’un réel désir de maintenir le Cameroun dans une sorte de dépendance linguistique qui engendre d’autres types de dépendances. On en veut pour preuve non seulement leur absence dans les écoles, mais également les nombreuses entreprises de dissuasion des Camerounais sur les médias étatiques, à l’instar de ce sketch « le Mboa » tournant en boucle sur la CRTV télévision, montrant un parent anglophone, menaçant ses enfants et leurs amis parce qu’ils s’expriment en mboa et bannissant cette langue de sa maison parce que dit-elle, ce parler est « a language that is neither French nor English ». Et là on comprend clairement que cette campagne de dissuasion se fait au profit des langues officielles que sont le français et l’anglais. Les zones anglophones ont jadis usé de méthodes similaires pour contraindre les populations à se passer du pidgin-english au profit des langues officielles dans les lieux formels, en postant dans tous ces lieux des pancartes du genre « Drop your pidgin here », « Don’t speak pidgin-english on campus ». Pourtant, on a l’impression que tous ces efforts du gouvernement pour anémier les parlers hybrides et tonifier le français et l’anglais produisent plutôt des résultats inverses sur les locuteurs. Au contraire, les matraquages médiatiques et autres injonctions semblent plutôt conforter et aguerrir les populations dans leur position, lorsque l’on voit à quelle vitesse éclaire ces parlers gagnent du terrain. Une illustration en est cette scène inénarrable au cours des investigations où devant l’une des nombreuses inscriptions sur les murs des classes du lycée bilingue de Molyko-Buea, précisément celle disant : « Don’t speak pidgin on campus », un élève de Upper sixth Art s’exclame en pidgin- english qui est justement prohibé dans le message : « You see whéty wé they writ for war ? They no wan séh may wu tolk pidgin for here » (Vois-tu ces inscriptions sur le mur, ils ne veulent plus que nous parlions le pidgin ici.) et son camarade de renchérir « They di crazz, they get time for waste. » (Ils sont fous. Ils ont du temps à perdre.) A l’université de Buéa qu’on pourrait à raison appeler l’université des grèves du fait du nombre fréquent des grèves qui y ont cours, on a l’impression qu’ils sont dépassés par les événements. Les mêmes inscriptions interdisant le pidgin-english sur le campus qui étaient postées presque devant tous les amphithéâtres ont disparu. On pourrait fort à propos voir en cela un signe de lassitude ou de fléchissement du gouvernement, même si les hypothèses de l’usure du temps, d’un changement de décor ou d’une réorientation des priorités par l’équipe dirigeante en cours ne sont pas à négliger. Car il est également probable que les administrateurs de cette université soient plus occupés à la gestion des grèves qu’au renouvellement des plaques interdisant le pidgin-english au bénéfice des langues officielles. De même, il n’est pas exclu qu’ils aient compris que les causes de la non maîtrise des langues officielles n’avaient rien à voir avec l’usage des parlers hybrides.

   A travers ces assauts contre les sociolectes, l’Etat entend réduire, voire annuler des échecs scolaires en général et la mauvaise acquisition des langues officielles. C’est un fait que les langues hybrides possèdent des traits idiosyncrasiques spécifiquement camerounais et que pour cette raison, ils constituent des langues maternelles pour certains Camerounais. Alors pourquoi ne pas leur accorder la même attention qu’aux autres langues du terroir ? Il a d’ailleurs été démontré par plusieurs spécialistes (Nzesse, 2005), Chumbow (1996), Makouta-Mboutou (1973) que le raisonnement à partir le l’ordonnancement des schèmes de la langue maternelle favorise l’analyse de l’organisation syntaxique des langues étrangères (Makouta-Mboukou (1973 : 93). Et si le gouvernement décide de se passer de ce conseil d’experts, alors il ne doit s’en prendre qu’à lui-même, car loin de corrompre les langues officielles, la connaissance de ces parlers dans les détails permettront plutôt, dans une approche contrastive, de mieux cerner leurs points de convergence et de divergences. Qui plus est, ce serait détourner les débats que de rendre ces parlers responsables de la régression des niveaux scolaires au Cameroun ou encore de la mal-maîtrise des langues officielles. A la vérité, le savoir se retrouve d’abord et avant tout dans les livres, quoi que l’on dise. Et lorsque l’Etat dans encourage les parents à ne pas offrir des livres à leur progéniture en commandant aux chefs d’établissement de ne pas tenir rigueur aux enfants sans livres sans toutefois prévoir des mesures de contournement comme des fonds livresques, l’inclusion des frais des manuels scolaires dans les frais de scolarité…, il devrait normalement endossé la responsabilité des échecs scolaires en général et dans les langues officielles précisément. Au lieu de s’échiner à éradiquer le pidgin-english, le mboa et les autres parlers composites, le gouvernement pourrait améliorer l’apprentissage de ces langues officielles qui le préoccupent tant en s’attaquant efficacement et définitivement aux effectifs pléthoriques et invivables des salles de classes au Cameroun qui transforment le travail de l’enseignant en un véritable parcours de gladiateur. Car dans ces conditions, on ne saurait s’attendre à un miracle. Et là, il n’est nullement question d’annoncer comme l’a fait le ministre des enseignements secondaires au mois de septembre 2016 la réduction de ces effectifs par classe sans avoir au préalable construit des salles de supplémentaires pour recaser le surplus d’enfants dans les classes initiales, mais d’opérer la démarche inverse.

   En outre, un autre point de discorde en rapport avec les parlers hybrides qui anime actuellement les débats au Cameroun repose sur le désir de construction d’un Etat moderne caractérisé par le choix d’une ou de deux langues parlées par l’ensemble de la population, à l’instar du Sango en République centraficaine, le kirunda au Rwanda… Malheureusement, ce choix est loin d’être une partie de plaisir, compte tenu du contexte plurilingue du pays. Ce problème ne semble en rien concerné l’Etat qui déploie tous ses efforts à la promotion du français et de l’anglais, qui tout comme les parlers hybrides dont il se plaint, ne sont pas d’origine camerounaises, mais jouissent paradoxalement de privilèges tous genres, contrairement aux langues du terroir. Tabi Manga (2000 : 173-174) décrie justement cette situation lorsqu’il déclare que :

La problématique du choix d’une langue nationale, au regard du plurilinguisme camerounais, a abouti à une impasse en rendant improbable toute décision politique. À cette difficulté s’ajoute l’absence de statut véritable pour les langues, aucun texte législatif ni réglementaire qui définisse leur place, rôle et fonction dans la société. Seules les langues officielles de travail, le français et l’anglais, du fait de la promotion politique du bilinguisme, ont vu leurs missions objectivement définies dans les différentes versions actualisées de la constitution […]

   Néanmoins, la clairvoyance de toutes les parties les édifie sur le fait qu’aucune langue ethnique ne peut assumer cette fonction ; d’où l’option de certains pour les langues officielles actuelles et des autres pour les parlers hybrides.

   Pour les premiers, couronnés par le gouvernement, l’usage unique et exclusif du français et de l’anglais désarçonne les tentions ethniques et consolide l’unité et l’intégration nationale Nzesse (2005). Or dans l’autre camp, Tamanji (2008) rappelle que les Camerounais sont peut-être unis, mais pas intégrés dans leur pays, car il existe des classes qui voient en l’usage du français et de l’anglais même après l’indépendance, la perpétuation de l’impérialisme occidental, à cause de leur inaptitude à exprimer les besoins endogènes. C’est d’ailleurs pourquoi Ntsobe et al. (2008 :8) perçoivent dans l’émergence des parlers hybrides et du camfranglais précisément, de même que son érection en langue nationale, le début d’une véritable révolution socioculturelle au Cameroun. Car disent-ils, il constitue une langue de résistance contre l’impérialisme linguistique grâce à sa discontinuité lexicale avec le français.

Pour ce qui est du pidgin-english des arguments similaires sont avancées par ses défenseurs au profit de son enseignement dans les écoles et de son érection en langue nationale Ngijol (1964), Mbangwana (1983), Ayafor (2005), (Panji, 2011). Ils font d’elle la langue de tous les Camerounais de par sa structure proche des langues maternelles sans pour autant qu’elle réfère à une tribu, religion ou gouvernement particulier du pays. En plus, sa grande popularité permettrait de réaliser des économies au cours de son processus de normalisation. Tood (1983) se résume en ces termes:

There would be a few linguistic or financial problems in the adoption of Cameroon Pidgin english as a language of education. It is widely understood, a shared lingua franca with Cameroon’s African neighbours and, while rarely the only mother tongue of a child, is often one of the first languages he hears. It has long been used as a vehicle for Cameroon culture and has been found perfectly capable of expressing Christian teaching, parliamentary proceeding and financial negotiations.

En effet, dans la mesure où sa longévité et sa véhicularité ne souffrent d’aucun doute et que de nombreux camerounais l’utilisent comme langue première, il est bienvenu pour réduire les coûts prohibitifs de normalisation et de standardisation.

Ainsi ces parlers composites apparaissent comme les plus à même de résoudre la problématique d’un parler commun au Cameroun, car ils bénéficient déjà d’atouts qui contribueront à alléger la tâche au gouvernement. En fait, ils bénéficient comme on l’a vu tantôt d’une puissance numérique et économique incontestables, sans compter leur statut de « no man’s language » c’est-à-dire la langue d’aucune des ethnies endogènes. En plus, il existe une documentation déjà disponible pour faciliter leur promotion, signe de leur stade de codification avancé. Ce qui réduirait les dépenses pour le porte-feuille de l’Etat s’ils étaient appliqués dans le système scolaire (Piebop, 2014), Echu (langues in question).  Ce revient à dire qu’il ne leur manque que le pouvoir politique pour pleinement rayonner. Pouvoir qui s’avère d’ailleurs confisqué exprès par l’Etat, car ils sont paradoxalement absents du système scolaire alors qu’ils jouissent des luxes que ne s’offre actuellement aucune des langues maternelles du pays, qui elles font bien l’objet d’un enseignement. Alors comment voir en ce comportement autre chose qu’un complot de sabotage par l’Etat de ces langues majoritaires pourtant adulées par la population au bénéfice des langues officielles surtout ? Au point où on en est, il est plus que jamais urgent d’intégrer les aspirations du bas peuple dans les décisions politiques afin de garantir le développement durable auquel aspire le peuple camerounais tout entier.

V. Développement durable des langues camerounaises et participation glotto-profane.

   Le gouvernement camerounais est passé ces derniers temps maître dans l’art de prendre des décisions qui n’ont rien à voir avec les besoins réels et le vécu de son peuple.

En rapport avec l’éducation, on peut rappeler la sortie du ministre des enseignements secondaires en septembre 2016 qui s’est contenté d’ordonner officiellement le respect des nombres réglementaires des élèves par salle de classe sans s’être au préalable imprégné de l’environnement scolaire ambiant. Résultat, la réalité l’a rattrapé et il a été obligé de revenir sur sa décision en parlant cette fois d’un arrimage progressif à cette donne, compte tenu des plaintes fusantes de partout et des magouilles et autres formes de marchandages dans les écoles occasionnées par cette décision utopique. De telles précarités dans les décisions et surtout des échecs dans la gestion des affaires du pays continueront d’être légion tant que le bas peuple ne fera pas l’objet d’une consultation préalable sur les questions qui engagent la prospérité du pays. Et en ce qui concerne spécifiquement l’aménagement linguistique du Cameroun, il ne peut vraiment produire des fruits qu’en prenant en ligne de compte les désirs, les volontés de la société dans toutes ses composantes dans une vision macrosociolinguistique. Celle-ci constitue la principale usagère des langues à des fins utilitaires. Guespin et Marcellesi (1986 :8) avaient bien cerné cet aspect primordial et sine qua non de la réussite d’une politique linguistique, voilà pourquoi ils ont tenu à éclaircir qu’

une politique démocratique de la langue exige une information linguistique en deux directions. En direction des « décideurs », qui doivent prendre conscience que les mesures glottopolitiques ne trouvent leur efficacité que dans la conviction des usagers. Ceci ne passe pas essentiellement par une amélioration de leur rhétorique : tous les usagers doivent participer à l’enquête, à la discussion, à la décision. Les problèmes qui viendront en débat auront nécessairement alors des aspects autres que proprement linguistiques : les responsables devront comprendre que, loin d’organiser seulement un débat sur la langue, c’est forcément dans une confrontation sur les rapports d’interaction entre identité sociale et pratiques langagières qu’ils sont engagés. Cette confrontation a chance d’être surmontée seulement si la masse des utilisateurs est mise en mesure de participer à la réflexion, de formuler ses problèmes, et de dépasser les affirmations d’un pseudo bon sens. Une vaste politique d’information langagière est donc nécessaire, afin d’ébranler des certitudes trop commodes et susceptibles de bloquer le débat ; la négation du droit d’autrui à la parole, par exemple, est largement acceptée ; or, puisque chacun est usager du langage, tous peuvent dire leur mot sur leurs besoins langagiers, et il serait important que tous puissent se forger leurs représentations langagières dans la liberté que donne la connaissance langue (Guespin et Marcellesi, 1986 :8).

   En un mot, des options glotto-politiques nationales, sérieuses, et conditionnées devraient être orientées par une synergie des discours à la fois métalinguistiques et épilinguistiques. Mais force est de noter pour le regretter que l’Etat s’accapare les décisions en matière de politique linguistique et exploite des discours métalinguistiques qui très souvent occultent la composante sociale. Pourtant, il faut relever que c’est cette dernière qui a des aspirations sociales. De même, c’est sur elle que repose le développement durable du pays insufflé par les langues. Quelques exemples : La loi n°2004/018 du 22 juillet 2004 organisant les modalités de promotion des langues au niveau des départements n’avaient aucunement requis l’approbation des populations concernées avant d’être promulguée. Il en est de même de celle n° 2004/019 relative à la gestion des langues au niveau des régions du pays. Le scénario est similaire avec l’arrêté n° 08/223/MINSUP/DDS du 03 novembre 2008 portant création de la filière Langues et cultures camerounaises à l’Ecole Normale Supérieure de Yaoundé I.

   L’objectif de cette intégration de la masse dans les processus décisionnels qui les engagent ne consiste pas tant à valider absolument leurs doléances, mais bien plus à les comprendre, les analyser et de leur monter qu’une attention particulière leur est accordée et que les décisions sont prises en toute objectivité. Les décisions adéquates ainsi prises consacreront une gestion efficiente et efficace des langues camerounaises. Pour ce faire, l’Etat pourrait porter son choix sur des sondages publics d’opinion, des referenda, etc. Ce qui lui permettrait d’intégrer les doléances de la majorité de la population, si ce n’est la totalité dans les décisions en rapport avec l’intérêt de la nation tout entière, avant de se prononcer en dernier ressort. En plus, la nouvelle technologique a développé des moyens de plus en plus aisés de sonder avec objectivité les aspirations des masses. C’est le cas des fora, des sites d’échange où on peut facilement faire des votes sans se déplacer de chez soi si l’on est connecté. Aussi a-t-il été question dans cette pénultième section parcourir quelques fora qui grâce à l’anonymat requis à travers des pseudonymes des posteurs permet aux participants de lieux et d’origines diverses de s’exprimer librement. Du fait des sujets liés aux problèmes des parlers hybrides au Cameroun, deux de ces fora ont été retenus : forumbonabéri.com (FBC) et cameroon-info.net (CIN). Les thèmes « New language for divided Cameroon », « Dico mboa, langues maternelles, préalables pour le développement », « La conjugaison mboae », « Et la langue est… » Ont donné l’occasion d’en dégager quelques extraits à titre indicatif afin d’examiner les positions de cette composante sociale par rapport au pidgin-english et au mboa au Cameroun.

8.                       AUCUNE ! Je dis bien AUCUNE ! C'est nada, nièt (non), hors de question ! D’ailleurs, si ca ne dépendait que de moi on devait interdire l’usage de ces langues nationales dans tous les lieux publics. Le patois c’est pour le village et la maison ! Je préfère même encore qu’on érige le camfran en langue offcielle. Tendance (FBC, Ancien, Et la langue est, 30/04/2012).

9.                       Le Cameroun reste un pays a part. Nous avons plus de 240 langues maternelles : s'il faille que nous nous y attardions dans le but de traduire des documents et autres je suis sur que même dans 100 ans nous y serons encore pendant que d'autres seront entrain de réfléchir sur comment faire pour transformer la poussiere en argent. Si, on m avait par exemple dit, officialisons et canalisons le "pijin ou le mboa" pour que ce soit une langue nationale et parle' par tous les camerounais, jaurais dit d accord car partout au moins, les camerounais auraient eu la chance d'oublier ce qui tribalise encore un peu plus notre pays (J'ai nomme' langue maternelle): C'est ma façon de voir et, ca n engage que moi (CIN, Pioncarin, Dialecte : Langues maternelles, préalables pour le développement, 19/04/2010).

De ces deux premières réactions sélectionnées parmi tant d’autres soutenant la même position, il ressort qu’enseigner des langues typiquement camerounaises à l’école contribue non seulement à désacraliser les villages, mais également à entretenir les germes du tribalisme, car la gestion de leur nombre pléthorique ne sera pas évidente et retardera à coup sûr l’essor du pays. Raison pour laquelle les forumeurs préfèrent que le pidgin-english et le mboa soient officialisés, afin de leur accorder le prestige de langue nationale. Il s’agit là d’une preuve supplémentaire que le peuple n’avait pas été invité à se prononcer sur cette question sur la base de son vécu quotidien ; attitude qui ne manque pas de frustrer les populations souhaitaient pourtant la codification et l’extension des domaines d’emploi des parlers composites, afin d’éradiquer le tribalisme. C’est ce qui ressort de cet autre morceau choisi.

10.                    Notre toppo devrait déjà avoir 1h par semaine au school (et non obligatoire pour un début) […]. Les autres cours au school doivent rester normalo en french et en anglais MAIS il faut legaliser ce toppo et put dans les manuelles. Dans ce Camer qui tend vers le tribalisme ce way est une arme strong pour combattre car il rassemble all les mot du mboa (CIN, @Ozazip, FranAnglais : New language for divided Cameroon, 23/02/2007) [notre langue devait déjà avoir une heure par semaine dans l’enseignement (et non obligatoire pour un début) […]. A l’école, les autres cours doivent se faire normalement en français et en anglais. Mais il faut accorder des statuts officiels à cette langue et en produire des ouvrages. Dans ce Cameroun qui tend vers le tribalisme, cette langue est une arme puissante pour le combattre, car elle rassemble tous les peuples du pays]

11.                    Mais je partage un petit way ki voudrait ke ce toppo soit codifie (c'est bien vrai k'il est en constate évolution mais au niveau la-la-la des choses on peut déjà write des bords de grammaire) Je langua cela parce que kan on est chez les whites il y a certains kamer ki ne maitrise pas le toppo est ca vex (CIN, Nsissim, FranAnglais : New language for divided Cameroon, 23/02/2007) [Mais je suis un peu d’accord avec le point de vue qui voudrait que le CFA soit codifié (c’est bien vrai qu’il est en constante évolution, mais à ce niveau des choses, on peut déjà écrire des livres de grammaire. Je le dis parce que quand on est chez les Blancs, il y a certains Camerounais qui ne maîtrisent pas ce parler et cela énerve]

Ce projet de standardisation et d’érection du pidgin-english et du mboa en langues nationales tient tellement à cœurs les contributeurs qu’il y en a un qui propose même à un autre interactant candidat déclaré à la présidence du pays d’inscrire un « comité de réflexion » à leur sujet dans son programme de campagne électorale. Ce qui permettra d’accélérer la standardisation et la normalisation non seulement du mboa qui est sa préoccupation majeure, mais aussi du pidgin-english.

12.                    Le mbom qui veux devenir président du camer j'espere que dans ton programme tu nous prévois un comité de reflexion sur le camfranglais d'ici 2020 pourquoi ne pas en faire notre langue nationale… notre langue nationale (CIN, Bantouclan, FranAnglais : New language for divided Cameroon, 22/2007) [L’homme qui veut devenir président du Cameroun, j’espère que dans ton programme, tu nous prévois un comité de réflexion sur le CFA d’ici 2020. Pourquoi ne pas en faire notre langue nationale ?]

Car de la sorte, ils pourraient réaliser leur vœu cher d’avoir le mboa ou le pidgin-english pour langue nationale du Cameroun. Ces propos pourraient aussi sous-entendre qu’ils sont déçus ou ne sont pas satisfaits des choix linguistiques du gouvernement en place et de ce fait, aspirent à un gouvernement plus favorable à la prise en compte des parlers composites, qui pour eux d’ailleurs ne sont rien d’autre que des langues, dans leur politique des gestions des langues du pays. Et les posteurs évoquent pour se justifier la vitalité expansive dont ces parlers font l’objet, car affirment-ils, le pidgin-english et le mboa sont même considérés comme des langues officielles c’est-à-dire généralisées dans les principaux centres urbains et capitales Yaoundé et Douala, de même qu’ils sont progressivement parlés par toutes les couches de la population.

13.                    Je me souviens dans les années 90 quand mon pater ne yaai pas mo qu'on speak le mboa à la piole en 2000 ctai lui qui lancai les débats en mboa. (je me souviens que dans les années 90, mon père ne voulait pas que nous parlions le CFA à la maison. En 2000, c’était lui qui initiait des débats en cette langue. (CIN, Bantouclan, FranAnglais : New language for divided Cameroon, 22/2007).

14.                    Moi je pense plutot le contraire. A Douala, le camfran depuis les annees 90 a peu pres est devenu officiellement la 2e langue de la ville. Et tous les jeunes de Douala que je connais, je dis bien tous parlent même mieux cette langue la que le francais (FBC, Ancien, Pourquoi les gens de doul ne kno pas pik le camfran ? Nov 24, 2010).

15.                    Si tu me dis 2e langue après le pidjin, je dis okay. Car je reconnais que le pidjin est très bien emplanté à doul […]. A Yaoundé, parmi les jeunes, le camfrang prime sur toutes les autres langues. Ca’adire que ca kèm même avant le français. Et que l’on soit mouna for tété ou mouna for mbrakata. Si tu makam un jeune a ngo qui dou comme s’il ne ya pas le camfrang, c’est que c’est quelqu’un de snob. Même les tochmé de ngo torpoh le camfrang mo mo, avec l’accent niang niang ! (FBC, Ancien, Pourquoi les gens de doul ne kno pas pik le camfran ? 24/11/2010) [si tu me dis 2eme langue après le pidgin, je dis oui, car je reconnais que le pidgin est très implanté à Douala [...] A Yaoundé, le CFA prédomine en milieu jeune, il vient avant le français. Que l’on soit enfant de riche ou de pauvre, tous le parlent. Si tu vois un jeune de Yaoundé qui fait comme s’il ne pratiquait pas le CFA, il faut savoir que c’est quelqu’un de snob. Même les riches de Yaoundé parlent bien le CFA]

On le voit, ces aspirations représentatives d’une multitude internautes, qui du reste font partie du peuple ou de la masse se situent en déphasage de la décision néanmoins déjà effective de l’Etat d’enseigner les langues maternelles pures au détriment des parlers hybrides. Alors que ces derniers reflètent mieux l’unicité linguistique historique, socio-culturelle et géographique du peuple camerounais dans toute sa pluralité. Autrement dit, ces décisions ne sont ni pragmatiques, ni porteurs dont l’échec ne constituerait pas un effet de surprise qu’ils subissent un sort pareil à celui d’un château de cartes/construit sur du sable.

Conclusion

En guise de péroraison à cette réflexion examinant les dispositions mises en place pour gérer et intégrer les parlers hybrides populaires comme le pidgin-english et le mboa dans le programme de scolarisation dans les langues endogènes camerounaise, il apparaît qu’aucune attention n’a été accordée à ces sociolectes qui fascinent pourtant le commun des Camerounais. Nonobstant les avantages multiformes qu’ils ont sur toutes les autres langues du terroir, à savoir surmonter les clivages socio-ethniques, ou consolider une identité sociale globale et non spécifique, ils demeurent ignorés par les instances décisionnelles qui contrôlent la politique linguistique du pays. Ces dernières refusent non seulement de les considérer comme des langues camerounaises à part entière et de les transformer en langues nationales, mais aussi d’autoriser leur enseignement dans les écoles afin de leur conférer un statut enviable qui garantira leur essor tel que le souhaitent les populations camerounaises. Autrement dit, l’agora qui s’affirme pourtant comme l’un des maillons les plus importants de la chaîne décisionnelle n’est pas impliquée dans les entreprises inhérentes à la politique linguistique. Or « c’est la conjugaison des discours métalinguistiques et épilinguistiques qui devraient guider les options glottopolitiques » rappelle Eloundou Eloundou (2016 :18). Par conséquent, le pays tarde toujours rattraper le train du développement du fait des comportements des décideurs qui laissent songeurs sur leur véritable nationalité. En fait, c’est la composante sociale qui a des aspirations et des enjeux, et de la sorte, c’est sur elle que repose le développement durable favorisé par les langues. Alors aussi longtemps que l’Etat exploitera uniquement les discours métalinguistique tout en escamotant celles-ci, les bonnes décisions seront rarement prises.

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Pour résoudre cette préoccupation, le travail s’appuiera sur une démarche non seulement éclectique, mais également transdisciplinaire intégrant à la fois la méthode de l’observation, la méthode descriptive et contrastive et la méthode d’analyse du texte littéraire francophone. Cette conjugaison de méthode concourra à mettre en lumière les situations auxquelles font face le pidgin-english et le camfrangalais au moment de l’effectivité de l’insertion des langues maternelles dans le système scolaire camerounais. Par la même occasion, elle permettra de mieux mettre en exergue les fondamentaux structuraux et fonctionnels que revêtent ces parlers, et qui auraient dû les prédisposer à plus de valorisation.

 

… d’origines bigarrées. En fait, la principale raison de cette propension des Camerounais à parler le pidgin-english au détriment des langues officielles réside dans la grande souplesse de son système malléable et adaptable à souhait au gré de la fantaisie de chaque locuteur. Ainsi y retrouve-ton une bonne dose d’emprunts provenant de l’anglais, du français, des langues du terroir et même des langues des pays voisins comme le Nigéria, etc. Ce qui au final permet à ses locuteurs de célébrer leur vivre ensemble dans ce pays aux trois cents langues, où l’union des peuples et la forme insécable de l’Etat comprise dans la devise « one and indivisible » demeurent non négociables selon les dires de son Chef d’Etat. Quelques exemples pour mieux comprendre cette hybridation linguistico-culturelle :

1. Massa a sé njoka bi dé yesterday for Neue-Bell. A say na tchop you bi want siam for dé? (Il y avait la fête hier à Neue-Bell. Il y avait beaucoup de nourriture.)

2.                                               Ma pah tell mi sé he no get doh. All the nkap wé hi gi me na this cinq mil. (Mon père m’a dit qu’il n’avait pas d’argent. Par conséquent, il ne m’a donné que ces 5 000).

3. A say all man tired hi. All man wash hand for hi. (Tout le monde est fatigué de lui. Tout le monde l’a laissé tomber.)

4.                                               Kam so. How you di smell mbouh so? You komot na mbouh house with your maboya them. No bi so? (Approche un peu. Pourquoi sens-tu autant le vin de palme ? Je parie que tu reviens d’un bistro avec tes concubines. Pas vrai ?)

5. One papa cadeau carry mi ontop hi okada for njoh for Molyko go leave me for Bokwango. (Un homme gentil m’a transporté gratuitement sur sa motocyclette.) de Molyko à Bokwango.)

6.                                               Ma ogah don turn na "jamafou” (je m’en fou) now. Whether a bi d’accord or a no bi, hi go dasoh komot. Ma’a dou how ? (Mon mari est devenu un dévergondé. Que je sois d’accord ou pas il va toujours sortir. Il n’y a rien à faire.)

 

Avec le pidgin, c’est le code mixing qui atteint son comble (Piebop, 2015). Dans ces illustrations, on peut clairement identifier les termes: yesterday, get, all, this, say, tired wash hand, for, how, smell, you, house, with, carry, leave, me, turn whether… comme appartenant au système linguistique anglais. De même, le français est reconnaissable par : papa Cadeau, d’accord, jamafou (je m’en fou), cinq mil. Quant aux langues camerounaises, elles sont représentées par des items naturalisés et désormais reconnus par tous comme faisant partie du pidgin-english : tchop (de l’anglais chew-up), komot (de l’anglais come out), massa (de l’anglais master) et surtout le suffixe passe partout -iam qui traduit dans tous les mots indépendamment de leurs origines, la marque déposée du pidgin-english (siam). Les extraits témoins contiennent aussi le mboa (doh), l’éwondo (maboya), le moghamo (mbouh), le bassa (njoka), le ghomala’a (nkap), le bakweri (Molyko, Bokwango), le douala (njoh). Les dialectes nigérians représentés par okada et ogah sont aussi de la partie, tout comme l’allemand avec Neue-Bell, etc.

     L’hybridation est également présente dans le pidgin-english à travers son habileté à utiliser les mots et expressions d’horizons diverses, pour traduire des pensées qui elles relèvent de la sémioculture camerounaise. Ainsi y retrouve-t-on un nombre incalculable de calques syntaxiques et locutionnaires qui traduisent la cosmogonie traditionnelle camerounaise. (Piebop, 2015) Et si les Camerounais en font autant d’usages forts à propos, c’est que chacun, dans sa langue maternelle possède une expression similaire. A ce titre, il est tout à fait clair pour tous les locuteurs du pidgin-english que les interrogations No bi so? Na tchop you bi wan siam for day? Ma’a dou how ? Ne sont en fait que des formes rhétoriques pour affirmer respectivement que c’est bien cela, Il y avait beaucoup de nourriture et il n’y a rien que je puisse encore faire. De même, kam so (viens comme ça) bien que dit à travers des mots tirés de l’anglais, ne pose aucun problème de compréhension pour les locuteurs de diverses origines du pidgin-english ; car ils font facilement le lien avec leurs langues maternelles où viens ici, ou viens là se traduit littéralement par viens comme ça. L’hybridation se perçoit aussi par le calque de syntaxe laver les mains sur/pour quelqu’un contenue dans « All man wash hand for hi » tiré du troisième exemple qui, à l’aide des termes anglais et pidgin-english reprend plutôt une expression toute faite dans les langues du terroir, qui signifie renier quelqu’un, laisser tomber quelqu’un.

Tel qu’il est aisé de le remarquer, c’est la forte dose de mélange et d’alternance de différents codes linguistiques, tout comme la pluralité de structures provenant de la pluralité des langues endogènes camerounaises qui font la force de pidgin-english dans et hors du Cameroun et qui le rendent pérenne.  Il en est presque de même d’ailleurs pour le mboa.

            les mêmes vides sociolinguistiques que le pidgin-english.

Tout comme le pidgin-english, le mboa est constitué de matériaux hétéroclites et épars. L’échantillon qui suit permet d’en donner une carte d’identité beaucoup plus précise.

     Le mboa est d’abord et avant tout composé d’emprunts aux langues maternelles camerounaises dont le pidgin, afin de mieux matérialiser la visée identitaire et emblématique dont il se revendique. (Piebop, 2016) De même, très logiquement le français et l’anglais, tout comme d’autres langues constituent également ses réservoirs lexicologiques en matière d’emprunts. Quelques séquences pour en avoir une idée plus nette.

7. Gars comme tu es busy ô day là, came morrow à la long pour qu’on redjoss sur le way là (Gars puisque tu es occupé aujourd’hui, viens demain à la maison pour qu’on discute à nouveau de notre affaire.)

8.                                               Périca c’est le ho-ha que tu veux me shu? (Jeunhomme veux-tu m’intimider?)

9.                                               C’est quand les gniès vont shiba ici pour te handcuff que tu vas me gi les mains ici au kwat. (C’est lorsque le vais te faire arrêter par la police que tu vas me respecter dans ce quartier.)

10.                                          On te gi les dohs de takesh all les days tu tchop pour ndangoua hein ? (Tu dépenses l’argent de taxi qu’on te donne tous les jours pour aller à pied ?)

11.                                           Ma réme et mon pater djoss toujours qu’on langwa nos cahiers comme si on était devenu les kuntakinté. Je wanda même sur eux ! Eux aussi langwaient flop quand ils étaient mounas? Donc ils n’enjoyaient même pas souvent ? La mimbayance leur donne même quoi ? (Ma mère et mon père disent toujours que nous devons apprendre nos leçons, comme si nous étions devenus des esclaves. Ils m’étonnent vraiment !  Apprenaient-ils aussi autant quand ils étaient petits ? Donc ils ne s’amusaient jamais ! Ils prétendent beaucoup !)

12.                                          Pardon la ngope que tu tchombé nyangalement comme mbenguiste là, c’est la chintok. Il faut souvent bé les wé poppo. (S’il te plaît la chaussure que tu portes en te vantant comme si tu revenais d’Occident là est bon marché. Il faudrait prendre l’habitude d’acheter des choses authentiques.

13.                                           Dis donc, le dybo si ya moh tcham sa ngah mal mauvais. (Ce jeunhomme adore frapper sa petite amie.)

Dans le melting pot linguistique qui caractérise les extraits qui précèdent, relèvent du français les termes : gars, comme tu es, à la, c’est, tu veux, quand, les mains, ici, était devenu, cahiers… L’anglais est signalé par : all, days, came, ways… Le pidgin-english est utilisé pour tchop, wanda, poppo… tout comme les termes naturalisés dans le mboa sont : ya moh, gi, mimbayance, etc. On retrouve aussi les langues endogènes avec : mounas, ndangoua, shiba, langwa, ngope, tchombé, ho-ha, mbenguiste…, le latin avec : pater, etc.

     Pour marquer les termes empruntés du sceau identitaire, le mboa les metisse souvent : show = shu, year = ya, petit = perica, girl = ngah, give = gi, quater = kwat, taxi= takesh, tomorrow = morrow etc. Ce qui en fin de compte modifie légèrement les écritures et les prononciations initiales des mots et en créent d’autres typiquement mboa cette fois. Le métissage se fait aussi généralement au moyen de la dérivation où les affixes d’un système linguistique s’accolent à ceux d’un autre. C’est le cas avec les items ôday, redjoss, mimbayance, mbenguuuiste et nyangalement. En effet, ôday ou auday est formé de la particule française au- et de celle anglaise -day pour signifier aujourd’hui. Redjoss lui est formé du préfixe français re- qui signifie de nouveau, et de la racine mboa djoss pour signifier parler de nouveau. Mimbayance est formé de racine pidgin mimba- et du suffixe français -ance. Mbenguiste quant à lui est composé de la racine endogène bassa mbeng ou mbengue et du suffixe français -iste pour désigner un émigré en Occident. Pareil pour nyangalement, formé du terme douala nyanga- et de l’affixe -ment descriptif des adverbes de manière en français. Les verbes langwaient et enjoyaient suivent la même procédure, car partent des items douala langwa- et anglais enjoy-, auxquels sont accolés les terminaisons françaises de la troisième personne de pluriel de l’imparfait de l’indicatif -aient.

      

Gisèle Piebop, «Problématique des parlers hybrides à l’heure de l’enseignement des langues maternelles au Cameroun»

[En ligne] مجلةالآداب والعلوم الاجتماعيةRevue des Lettres et Sciences Sociales العدد 03 مجلد 16-2019N°03 Vol 16- 2019
Papier : p p 243-261,
Date Publication Sur Papier : 2019-10-08,
Date Pulication Electronique : 2019-10-08,
mis a jour le : 10/10/2019,
URL : http://revues.univ-setif2.dz/revue/index.php?id=6161.